jeudi 30 août 2018

Quand le pouvoir spirituel scolaire nous mystifie : (1) la religion de l'orthographe

Emmanuel Lazinier

Sacrée orthographe !

En un temps où tant de graves menaces, écologiques, économiques, sociales, politiques, etc.,  pèsent sur notre pauvre Humanité, il peut sembler qu'il y a plus urgent à traiter philosophiquement qu'une question aussi marginale que l'orthographe.

Voire. L'orthographe -- aberration française transmise à la langue anglaise consistant à écrire une langue à l'aide d'un alphabet tout en foulant aux pieds la finalité naturelle des alphabets qui est de transcrire phonétiquement les langues -- l'orthographe, dis-je, est en elle-même assez étrange pour qu'on ait envie d'en comprendre l'origine. Et ses conséquences néfastes sur les plans social, culturel, économique... méritent bien certainement d'être dénoncées.

Mais il y a plus intéressant, plus urgent peut-être à aborder frontalement que le phénomène orthographique stricto sensu. Il est indispensable de bien voir ce qui le maintient en vie en dépit de son absurdité et de sa nocivité : sa sacralisation ! Le fait que toute remise en cause de l'orthographe, si mineure soit-elle et quelle que soit la qualification des personnes qui la proposeraient, est sûre de se heurter à un tabou véritablement religieux. Ne pas croire aux vertus de l'orthographe, en ce début du XXIe siècle, est à peu près aussi socialement inacceptable, aussi inavouable qu'a pu être l'athéisme sous l'Ancien Régime ! Et il importe à mon sens de bien voir ce phénomène pour ce qu'il est : l'influence (néfaste en l’occurrence) sur nos sociétés d'un véritable pouvoir spirituel : notre SSU (système scolaire/universitaire).

Mais commençons par nous pencher sur les origines peu glorieuses de l'orthographe.

Vous avez dit six voyelles ?

 Qu'on me permette de commencer par une petite anecdote. Il y a une quinzaine d'années, un journal gratuit publiait la petite perle suivante (j'en ai malheureusement perdu la référence précise) :

Je me suis empressé de communiquer cet article à mes collègues de travail (tous brillants produits du système éducatif supérieur français) en les priant de chercher l'erreur. Aucun n'y a vu à redire ! Et toi, cher lecteur ?

La grosse bévue est que la langue française compte en réalité beaucoup plus de voyelles que la polonaise : loin d'en avoir trois de moins, elle en a six de plus ! Eh oui, le français a bel et bien seize voyelles !
  1. [ a ] de patte
  2. [ œ ] de oeuf
  3. [ ɑ ] de pâte
  4. [ ø ] de feu
  5. [ ɑ̃ ] de pente
  6. [ o ] de côte
  7. [ ə ] de petit, je
  8. [ o ] de cotte
  9. [ e ] de pré
  10. [ ɔ̃ ] de conte
  11. [ ɛ ] de prêt
  12. [ i ] de nid
  13. [ ɛ̃ ] de brin
  14. [ y ] de nu
  15. [ œ̃ ] de brun
  16. [ u ] de nous

Comment se peut-il que tant de français aient pu subir pendant de longues, longues années un enseignement scolaire, voire universitaire, du français sans avoir appris ce fait élémentaire ?

Ne serait-ce pas parce qu'il mène tout droit à comprendre les origines honteuses de l'orthographe ?

L'orthographe, écriture immature d'un créole ?

Pourquoi l'orthographe tient-elle absolument à nous faire voir au-travers des mots français les mots latins dont ils sont issus ? La réponse est simple : parce que le français est un créole.

Rappelons que les créoles sont des langues fabriquées par des populations dominées soumises à la nécessiter de communiquer avec leurs dominateurs sans avoir les moyens d'apprendre réellement leur langue. Dans un premier temps ces populations se contentent d'emprunter à leurs dominateurs un vocabulaire de première nécessité (déformé par le passage du système phonologique des dominants à celui des dominés) pour en faire une pseudo-langue sans syntaxe : un pidgin. Dans un deuxième temps, leurs enfants (car les enfants humains ont cette capacité -- largement méconnue !) vont en faire une langue véritable, dotée de règles syntaxiques : un créole.

Or il existe une tendance naturelle des créoles à leur début à faire ressortir les liens qui les lient à leur langue mère en adoptant un système d'écriture qui les met en évidence, et ce éventuellement au détriment d'une bonne transcription phonétique. Mais, en général, lorsqu'un créole a acquis le statut de langue à part entière, cet hommage à la langue mère n'est plus ressenti comme nécessaire et l'on passe à une écriture phonétique. 

Alors pourquoi n'en a-il pas été de même pour le français ?

On peut certes imaginer toutes sortes d'hypothèses flatteuses du genre : les Français ont un tel sens de la continuité qu'ils ont tenu à conserver une écriture qui matérialise la filiation de leur langue au latin... Mais j'ai peur que la vérité ne soit bien plus prosaïque :
les Français, confrontés au problème de devoir écrire leur langue, n'ont pas eu l'intelligence de choisir entre les trois seules solutions raisonnables :
  1. créer un alphabet de toutes pièces
  2. réutiliser un alphabet existant en y ajoutant des lettres (ou des diacritiques) pour les phonèmes manquants
  3. réutiliser un alphabet existant en réaffectant les lettres inutiles aux phonèmes manquants
La méthode numéro 2 est celle, je suppose, choisie par Atatürk pour faire passer le turc à l'écriture latine. La numéro 3 est celle choisie par les Grecs (à peu de choses près), et plus près de nous par les Chinois pour leur système pinyin de transcription du mandarin en caractères latins. C'est cette dernière méthode que j'aurais tendance à proposer pour mettre fin à notre exception/régression gauloise.

L'absurdité du y, ou l'irrationnelle translittération des mots grecs

Pourquoi le caractère y -- ajouté par les latins à leur alphabet pour représenter le phonème [y] dans les mots d'origine grecque -- en est-il venu à devenir en français un doublet parfaitement inutile du caractère i ? Et pourquoi les mots d'origine grecque comportent-t-ils des th ph ch prononcés respectivement [t] [f] et [k] ?

La réponse est simple autant que consternante : nous suivons pour l'écriture de ces mots la translittération latine du grec ancien et nous les prononçons grosso modo à la manière du grec moderne !

Lettre grecque Translittération latine et française Prononciation
Grec ancien Grec moderne Français
υ y [y] [i] [i]
θ th [] [θ] [t]
φ/ϕ ph [] [f] [f]
χ ch [] [x], [ç] [k]
(Source Wikipedia)

Comment un tel cafouillis a-t-il été possible ? Tout simplement parce que l'Occident du Moyen-âge a complétement perdu l'usage du grec jusqu'à la Renaissance où, suite à la conquête de Constantinople par les Turcs (1453), il a accueilli nombre de lettrés grecs qui le lui ont réappris. Mais ces immigrants parlaient le grec moderne et lisaient le grec ancien à la moderne. Nos érudits de l'époque les ont imités, et se sont mis à incorporer dans leur langue quantité de mots grecs qu'ils prononçaient à la moderne tout en les écrivant selon les règles de translittération du grec adoptées dans l'Antiquité par les latins -- règles qui transcrivaient assez rigoureusement dans l'alphabet latin... la prononciation du grec ancien !

Quand un grand scientifique "se mouille" pour l'orthographe

http://www.odilejacob.fr/catalogue/sciences/neurosciences/neurones-de-la-lecture_9782738119742.phpJe voudrais maintenant évoquer une récente défense de l'orthographe qui m'a tout particulièrement interpellé, parce qu'elle émane d'un scientifique du plus haut rang et que je respecte profondément : Stanislas Dehaene, en son livre Les Neurones de la lecture.

Pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore, je rappellerai que Stanislas Dehaene est un chercheur en neurosciences de stature mondiale, titulaire de la chaire de Psychologie cognitive expérimentale du Collège de France, dont je ne saurais trop recommander de suivre les cours passionnants (in situ ou sur le site du Collège).



SD commence par noter très honnêtement que l'écriture quasi-phonétique de l'italien constitue un « avantage considérable » sur notre orthographe  (il parlera plus loin d'« années de souffrance pour nos enfants »). Mais c'est pour s'empresser d'ajouter qu'on ne saurait « créer de toutes pièces une ortograf nouvel ke mém in enfan de trwa zan soré lir » !

Et pourquoi donc ne le pourrait-on pas ?

Eh bien, selon SD, parce que « l'orthographe irrégulière du français s'explique [..] par la structure même de notre langage... et de notre cerveau ». Excusez du peu !

Concernant « la structure même de notre langage », il note fort justement que « notre langue comprend plus de phonèmes que l'italien ».
Nos voyelles en particulier sont très nombreuses [...] Si l'on souhaitait dénoter chacun de ces sons par un signe particulier, il faudrait inventer de nouvelles lettres, bien au-delà des 26 signes de l'alphabet.

Inventer de nouvelles lettres ? Mais c'est ce que nous avons déjà fait ! Et sans aucune mesure ! Aux 26 lettres de l'alphabet, est-ce que nous nous n'ajoutons pas les lettres accentuées à â ä é è ê ë î ï ô ö ù û ü et même ÿ, ainsi que le ç ! Soit 16 autres lettres ! Nous utilisons en réalité 42 signes différents, soit 6 de plus que le nombre total de phonèmes du français !

Et, comme si cela ne suffisait pas, nous avons ajouté
  • des digrammes comme eu ou an in on un ai ei ch gn ph th rh oi, et toutes les consonnes doublées, 
  • des trigrammes comme ain aim ein oin ill, 
  • des quadrigrammes comme eau oeu
  • ... 
Bref le nombre de graphèmes que nous utilisons irait, selon les auteurs,  jusqu'à 130, voire plus ! Tout cela pour représenter 36 phonèmes ! (Je renvoie les curieux aux gigantesques tableaux de Correspondances entre phonèmes et graphèmes compilés par une courageuse enseignante).

Mais nous verrons plus loin qu'il n'est pas vraiment nécessaire d'aller au-delà des 26 signes fatidiques (sous réserve de relâcher un peu la rigueur de transcription phonétique) .

Il me semble évident que toute langue parlée peut être écrite selon un code strictement phonétique. Mais SD entend démontrer le contraire en faisant un détour, non par l'Espagne ou l'Italie, on s'en doute bien, mais par la Chine ! Et de produire un texte compréhensible visuellement mais  incompréhensible oralement -- qui n'est évidemment pas du chinois tel qu'on le parle, mais, j'imagine, une fabrication ad hoc d'un adversaire chinois de l'abandon des sinogrammes. SD n'ignore pourtant pas, j'espère, que la Chine continentale a été à deux doigts de passer à l'écriture (phonétique) pinyin, et que les Vietnamiens et les Coréens ont pu, quant à eux, abandonner les sinogrammes pour passer à des écritures phonétiques. Voir à ce propos l'excellent site pinyin.info qui  répertorie la vaste littérature de langue anglaise sur la question. (Sans doute SD a-t-il été induit en erreur par le fait qu'il a bel et bien existé une langue chinoise officielle purement écrite, le 文言 wényán, abandonnée au début du XXe siècle au profit du chinois vernaculaire.)

Ce détour par la Chine ne fait que rendre évidente la nécessité que SD a eue de sauter hardiment par-dessus les trois langues adjacentes à la nôtre dont l'écriture est à des détails près strictement phonétique -- fait particulièrement troublant pour les deux d'entre elles qui ont avec le français une étroite parenté. (On ne peut s'empêcher de penser au mot de Pascal  « Vérité en deçà des Pyrénées... » !)

Et le plus troublant c'est qu'en l’occurrence la frontière ne se situerait pas sur les Pyrénées mais quelque part à l'intérieur de notre propre territoire national ! Il existe en effet (ou plutôt il a existé, puisque nos dialectes locaux sont proches de l'extinction) un continuum linguistique entre le castillan et notre langue d'oil devenue le français -- continuum qui, à suivre SD, cacherait quelque part une ligne de rupture à partir de laquelle l'écriture phonétique deviendrait impossible !

Bien au contraire, si nous parcourons mentalement ce continuum linguistique en nous intéressant au  phénomène de passage progressif de 5 voyelles en castillan à 16 en français, nous comprenons aisément qu'il n'existe aucune ligne de rupture obligeant à abandonner le principe d'une écriture phonétique, mais seulement une nécessité croissante, si nous souhaitons conserver les caractères latins, de les réassigner à de nouveaux phonèmes. Les Grecs, lorsqu'ils se sont appropriés les caractères phéniciens, n'ont pas agi autrement. Nos ancêtres n'ont pas su s'en inspirer, mais qu'est-ce qui nous empêcherait de le faire aujourd'hui ?

Un piyin à la française est-il possible ?

Et pourquoi ne nous inspirerions-nous pas de la manière dont les Chinois ont conçu leur transcription officielle du chinois en caractères romains, le pinyin ?

Comment le pinyin nous montre la voie

Le pinyin, qui est basé sur de précédentes « romanisations » à l'usage des anglophones, a en effet la particularité de s'en être écarté en réassignant les caractères latins dont la prononciation (anglaise) n'a pas d'équivalent en chinois aux phonèmes chinois qui n'existent pas en anglais.

Ainsi, comme le chinois n'a pas les consonnes voisées [b] [d] [g], les caractères b d g ont été réassignés pour représenter les consonnes non aspirées [p] [t] [k]. Quant aux caractères p t k (qui se prononcent en anglais avec une légère aspiration) ils ont été assignées pour représenter les consonnes chinoises très aspirées [pʰ] [tʰ] [kʰ]

IPA[p][pʰ][t][tʰ][k][kʰ]
pinyinbpdtgk
(Source Wikipedia)

De même les caractères j et q ont été réassignés pour représenter un couple de consonnes non aspirée/aspirée propres au chinois : [tɕ] [tɕʰ]. Etc.

C'est ainsi que Beijing ne se prononce pas bei(d)jin'g mais quelque chose comme peityyin'g...

Ce que pourrait être un pinyin français

En s'inspirant du pinyin, une écriture phonétique du français n'utilisant que les 26 lettres de l’alphabet latin pourrait être :
 
[f] f [i] i
[v] v [u] u
[s] s [y] y
[z] z [a] a
[ʃ] c [ɑ] a
[ʒ] j [ã] x
[l] l [o] o
[r] r [ɔ] o
[p] p [ɔ̃] w
[b] b [e] e
[m] m [ε] e
[t] t [ɛ̃] h
[d] d [ø] q
[n] n [œ] q
[k] k [œ̃] h
[g] g [ə] q
[ɲ] nn

[ j ] i

[w] u

[ɥ] y


où les consonnes sont représentées par 16 caractères et un digramme et les voyelles/semi voyelles par 10 caractères.

Les principes suivis :
  1. réassigner les caractères faisant double emploi (c q x w) ou ne correspondant à aucun phonème (h) pour représenter [ʃ] [ø] et les voyelles nasales
  2. représenter les semi-voyelles par les voyelles correspondantes
  3. ignorer les « variantes » des voyelles [a] [o] [e] [ø] (respectivement représentées par a o e q)
  4. confondre les voyelles nasales proches [ɛ̃] et[œ̃] (représentées par h)
  5. représenter [ɲ] par le digramme nn

Comment on pourrait le promouvoir

Abolir l'orthographe d'un trait de plume serait sans doute une mesure trop violente que seul un régime politique très autoritaire pourrait se permettre... Il serait sans doute plus raisonnable de « légaliser » le pinyin français sans pour autant mettre l'orthographe hors la loi, faisant ainsi coexister pacifiquement les deux systèmes jusqu'à ce que « le meilleur gagne ».

En bref : ce qu'apporterait la sortie de l'orthographe

Nous émanciper de l'orthographe
  • mettrait fin aux discriminations sociales/culturelles qu'elle rend possibles (et qui sont la raison cachée de sa conservation),
  • libérerait la jeunesse (et les enseignants) d'une lourde charge d'apprentissage à laquelle pourraient être substitués des apprentissages plus utiles
  • diminuerait le nombre de caractères de nos écrits, et par là
    • réduirait considérablement le nombre de pages des livres, courriers..., et le « poids » en mémoire informatique des textes numériques
    • permettrait d'afficher plus de texte dans un espace donné sur les écrans informatiques...
  • ralentirait (arrêterait ?) le déclin du français dans le monde en en faisant une langue nettement plus facile à apprendre.
  • mettrait fin, je me plais à l'imaginer, à la sacralisation du l'écrit au détriment de l'oral qui caractérise le culte du français tel que promulgué par le SSU. Et par là pourrait nous amener en douceur  à une seconde réforme qui me paraît tout aussi nécessaire : l'abandon officiel, comme cela a été fait par les Anglophones et les Chinois pour leurs idiomes respectifs, du français littéraire (le prétendu « bon français ») au profit du français « tel qu'on le parle ».
  • ...

dimanche 30 juillet 2017

La loi des trois états (bientôt) scientifiquement démontrable ?

Emmanuel Lazinier

Il fut un temps où je m'intéressais peu à la loi des trois états. La lecture de la Politique positive m'avait certes convaincu du génie exceptionnel d'Auguste Comte. J'avais adhéré avec enthousiasme à son principe de séparation du spirituel et du temporel, à sa septième science de la morale, et même à sa religion. Mais sa loi des trois états me paraissait comme sortie d'un chapeau de prestidigitateur ; je voyais bien que pour lui elle avait été un remarquable outil euristique, mais au fond je ne me demandais si ce n'était pas une sorte de lubie personnelle, une de ces illusions fécondes qui ont mené plus d'un homme de génie vers de très grandes découvertes.

(En écrivant ceci je ne puis m'empêcher de penser à l'un des innombrables détracteurs de Comte, dont je n'ai pas retenu le nom, qui voyait en Comte un Marx qui n'aurait pas réussi, et imaginait une sorte d'URSS positiviste où la loi des trois états aurait remplacé le matérialisme dialectique en tant que dogme inculqué de force dès le plus jeune âge et de récitation obligatoire en toute circonstance !)

Assez vite, cependant, je me suis rendu compte que le philosophe positif nous avait laissé une magnifique pierre de touche pour tester la validité de sa loi des trois états : sa septième science de la morale (vous savez, celle qui n'existe pas pour son biographe Henri Gouhier, pour Roger Pol Droit et tant d'autres...). En bonne théorie comtienne, elle devait passer elle aussi par le deuxième état... et c'est bien ce qu'elle a fait ! Car qu'est-ce que le freudisme, sinon l'état post-théologique et pré-scientifique de la morale ?

Reste que dans cette affaire deux choses sont troublantes :
  1. Comte, apparemment, n'a pas pensé à cette confirmation de sa loi des trois états.
  2. Et lui-même a gaillardement sauté en la matière du premier au troisième état, démontrant par là que la loi ne fonctionnait pas pour lui !
Et puis, il faut bien remarquer que, si je ne me trompe, il s'est peu attardé à définir le deuxième état. Évidemment, comme les états qui l'entourent, le théologique et le scientifique, sont eux faciles à caractériser, on peut considérer que l'état métaphysique se trouve ipso facto défini par sa position intermédiaire entre eux. Mais c'est quand même un peu court, et, pour aggraver la chose, le terme métaphysique choisi par Comte pour nommer cet état  a toute une histoire qui le rend passablement ambigu. Il aurait mieux valu que Comte, si doué pour lancer des néologismes, en eût créé un de plus à la place...

J'ai donc vite été choqué que, l’Humanité ayant vécu depuis la mort de Comte deux phases "métaphysiques" de première grandeur : le marxisme pour la sixième science et le freudisme pour la septième, on n'en ait pas jusqu'ici profité le moins de monde pour mieux explorer le concept. C'était à se demander si le concept lui-même n'était pas métaphysique !

Troublant aussi, le fait que la métaphysique à la Comte ressemble fort à ce que d'autres désignent sous le terme d'idéologie, au demeurant guère mieux défini. Bref il devenait de plus en plus clair à mes yeux que le concept d'état métaphysique lui-même avait à effectuer une mutation vers l'état scientifique !
Une chose m'est rapidement apparue évidente : c'est que cet état métaphysique avait beaucoup à voir avec le langage. Que c'était en quelque sorte un stade de prise du pouvoir par les mots. Que Comte aurait mieux fait de le baptiser état sémantique ou état verbal, ou quelque chose du même genre. Parmi les innombrables illustrations de cet état sémantique qu'on peut évoquer, le cas du mot inconscient, si cher aux prétendus psychanalystes, me paraissait particulièrement emblématique : partant de l'adjectif inconscient, parfaitement "positif" en ce sens que, tout comme son contraire conscient, il caractérise de manière non-ambiguë, scientifiquement testable certains phénomènes cérébraux, on passe à un substantif, l'inconscient, qui nous transporte (subrepticement, inconsciemment !) du domaine de la science dans celui de la croyance !

D'intéressantes avancées des neurosciences...

Phénomène assez banal mais qui, à ma connaissance, n'a guère été théorisé jusqu'ici. J'avais noté les pas faits dans cette direction par les chercheurs américains en linguistique et neurosciences George Lakoff et Mark Johnson dans leur livre Philosophy in the Flesh. The Embodied Mind and its Challenge to Western Thought (1999 -- voir aussi sur le site Edge une intéressante interview de George Lakoff également intitulée Philosophy in the Flesh).

En 2011 le chercheur russo-américain Leonid Perlovsky, lors d'une conférence à la Cité des sciences (malheureusement plus en ligne), m'avait particulièrement intéressé en envisageant que notre cognition puisse résulter de l'interaction de deux systèmes hiérarchiques distincts : l'un, le système cognitif proprement dit, faisant appel à des processus flous et synthétiques, l'autre, basé sur le langage, à des processus précis et analytiques.

Mais voilà qu'en ce début d'année 2017 le cours de Psychologie cognitive expérimentale de Stanislas Dehaene au Collège de France, Parole, musique, mathématiques : les langages du cerveau, m'a particulièrement fait avancer. Après nous avoir appris dans deux leçons précédentes que langage et musique faisaient appel à des réseaux neuronaux distincts, il nous a montré, en deux leçons remarquables, intitulées respectivement "Langage et mathématiques : des réseaux dissociables" et "Un langage mathématique sans mots pour le dire" que la même séparation existait entre langage et mathématiques.

Il devenait donc de plus en plus clair à mes yeux que le langage est, au sein de notre cerveau, quelque chose d'à part, à laquelle notre cognition ne se résume absolument pas, qui n'y contribue que de manière indirecte, en nous permettant d'associer des mots et des phrases à ce qui émerge dans notre conscience, et par là d'une part de pouvoir le retrouver plus facilement et d'autre part de pouvoir le communiquer à nos frères humains. Et qui par ailleurs nous sert largement à tromper autrui... et à nous égarer nous-mêmes !

Et voilà qu'un sinologue-philosophe que je connais depuis peu vient puissamment à la rescousse de ce point de vue !

... et d'un philosophe

Il s'agit de Jean-François Billeter, qui m'a intéressé au départ pour ses travaux sur la Chine (et une certaine polémique avec François Jullien !), et de plus en plus pour ses théories, inspirées initialement de Zhuangzi (alias Tchouang Tseu), sur le fonctionnement profond du cerveau humain -- théories qu'étonnamment il élabore sans référence aux neurosciences ! Il se trouve que sa pensée s'oriente de plus en plus vers l'étude des relations entre le langage et le reste du cerveau (qu'il baptise volontiers corps tout en admettant que le langage fait lui-aussi partie du corps). Et il a le mérite à mes yeux d'insister sur les dangers d'une prise de pouvoir par le langage.

Un extrait caractéristique d'Esquisses , un de ses derniers petits livres (dont je découvre que va paraître incessamment une 2e édition)
ESQUISSE n° 27. A dire, opposons parler -- pris non dans le sens de parler aux autres ou avec les autres, mais dans celui de parler sans rien dire, ou sans parvenir à dire, ou pour se dispenser de dire, ou pour empêcher les autres de le faire.

Ce parler-là est une tentation que je rencontre chaque jour dans  ce travail. A presque chaque pas, je commets l'erreur de commencer par parler, c'est-à-dire par mettre le langage en branle pour qu'il produise un discours. Au lieu de laisser la pensée aboutir au langage, je compte sur le langage pour penser à ma place -- puis je m'aperçois que je m'égare et ne puis faire l'économie de la pensée. Ce phénomène se reproduit si régulièrement que je me demande s'il n'est pas nécessaire à ma progression.

Pendant que je parle, à moi-même ou aux autres, mon activité est centrée sur le langage. Au lieu de se former dans l'activité du corps, ma pensée ne fait qu'accompagner le langage et l'entourer d'une sorte de halo signifiant. La sphère du langage est éclairée, celle du corps reste dans l'obscurité. Tant que je suis occupé à discourir, j'ignore l'activité du corps ou la tiens à distance pour qu'elle ne vienne pas me perturber ou me trahir. Il arrive qu'elle le fasse tout de même et que dans mon discours convenu se produisent des moments de vérité inattendus, sous la forme d'un lapsus ou d'un aveu soudain.

Quand je parle, j'imagine les choses et le monde telles que le langage me les présente. Je les imagine à peu près. Je fais confiance au langage. Je serais moins confiant si je l'examinais de près. Je prendrais conscience de ce que notait Lichtenberg : "A chaque degré de connaissance ont cours des propositions dont on ne voit pas qu'elles sont suspendues au-dessus de l'inconnaissable, sans autre appui que la seule croyance."
Ce que je trouve prodigieusement intéressant dans cet extrait, c'est qu'il illustre bien que l'état "sémantique" fonctionne d'abord au niveau de l'individu, et que tout en étant à combattre (au niveau individuel comme au niveau global) il est peut-être nécessaire à la progression (de l'individu, mais aussi, ajouterai-je, de  l'espèce) !

Comte avait-il le syndrome du savant ?

Il y a peu je suis tombé sur un livre écrit par un autiste asperger du nom de Daniel Tammet, connu pour ses prouesses mathématiques et linguistiques (au Musée de l'histoire des sciences d'Oxford, il a récité les 22 514 premières décimales de Pi ; pour un film documentaire il a appris la langue islandaise en une quinzaine de jours !) : Embracing the Wide Sky. A Tour Across The Horizons of the Mind.  (2009 - traduit en français sous le titre Embrasser le ciel immense : Le cerveau des génies).

J'ai trouvé l'auteur un peu décevant en tant que vulgarisateur des neurosciences (il dit quelque part que le cerveau ne saurait être comparé avec l'ordinateur et en donne comme preuve l'impossibilité pour ce dernier de battre un champion du jeu de go. Pas de chance !). Mais j'ai été frappé par la méthode de mémorisation qu'il propose (p 97) et qu'il appelle hierarchical chunking (le chunk étant l'unité de mémorisation en mémoire à court terme, évaluée à 5 plus ou moins deux éléments, le hierarchical chunking consiste à construire un chunk de chunks et ainsi de suite). Il en donne l'exemple suivant :
a story of seven chapters, each consisting of seven sections, each made up of seven verses, each of which comprises seven paragraphs, each of them made up of seven sentences of seven words, each containing seven letters.
Je n'ai pas pu ne pas rapprocher de cela la manière dont Comte a composé son dernier traité, la Synthèse subjective : sept chapitres plus une introduction et une conclusion ; chaque chapitre se décomposant en trois parties de chacune sept sections ; chaque section devant comporter sept alinéas de chacun cinq ou sept phrases ; les lettres initiales de chaque phrase d'un alinéa, et celles de chaque alinéa d'une section devant former un mot français, anglais, allemand, espagnol ou latin ! (Voir ses explications dans la Synthèse subjective.)

De là à imaginer que Comte, sans être autiste me semble-t-il, était peut-être atteint du syndrome du savant, mon esprit n'a fait qu'un tour...

Mais il y a plus intéressant, peut-être. Daniel Tammet propose une intéressante théorie sur l'origine du syndrome du savant. Après avoir cité le philosophe Peter Slezak :
We're all savants in an interesting way [...] understanding language [...] there's an extraordinary level of mathematical complexity in the ability to do that which we don't actually fully understand [...] we've evolved to do this automatically, instinctively, intuitively without effort . That's the sort of things that savants do but that's just a different domain [...]
il enchaîne :
I agree with Slezak. In fact, my own theory for savant numerical abilities draws on this very analogy between the mathemathical complexity of language and savant calculations. In order to describe this theory, I need first to explain a little about how brains function. In most people, the major cognitive tasks -- such as understanding language, figuring numbers, analysing sensory perceptions and so on -- are highly specialized and performed separately in different regions of the brain.This specialisation of different mental activities is effected by a process known as 'inhibition", which prevents one area of the brain from interfering with the activity of another.

Various scientists have speculated on the possibility that a range of neurological conditions, from autism to schizophrenia might be related to reduced levels of inhibition in the brain, causing abnormal cross-communication between usually separate brain regions [...]  Reduced levels of inhibition in the brain might also play a role in savant abilities [...]

I believe taht abnormal communication between normally distinct areas of the brain is the starting point for an explanation of savant numerical abilities such as mine. It is very likely that my own brain works in this  way [...]

My hypothesis is that my numerical abilities are the result of abnormal cross-communication between the number and language regions of my brain.
pp. 186-188
 La théorie de Tammet est donc que chez lui la puissance computationnelle du langage est mise au service des mathématiques. Mais on peut imaginer que cette hyper-connectivité entre langage et autres zones du cerveau pourrait entraîner aussi pour le langage une difficulté à fonctionner de manière "autarcique". Autrement dit un individu affecté par le syndrome du savant ne pourrait pas  ou difficilement fonctionner dans le mode qu'Auguste Comte appelle métaphysique et que je préfère appeler sémantique.

Nous aurions là une explication du fait troublant que Comte ait pu violer sa propre loi des trois état en passant si allègrement dans l'état scientifique en ce qui concerne sa septième science -- et en n'y voyant rien de troublant !

Et si certains cerveaux de lecteurs avaient naturellement plus d'affinités avec Comte ?

J'en tire une hypothèse encore plus osée, peut-être : certains cerveaux n'auraient-ils pas une affinité innée avec Auguste Comte du simple fait que comme lui ils auraient de la peine à fonctionner en mode sémantique ?

Je pense évidemment à ma propre expérience de jeune lecteur qui s'est trouvé d'emblée très à l'aise avec Comte, au point de se sentir véritablement reposé après chaque lecture ! (Je suppose que c'est une expérience analogue qui a suscité l'étonnante déclaration d'Alain "Nul n'apaise mieux que Comte").

Je suis bien obligé de constater que cette réaction "apaisée" à la lecture de Comte est loin d'être le lot commun. Tant de lecteurs, au contraire, ont trouvé Comte illisible, voire insupportable -- à commencer par Taine, si l'anecdote est vraie qui veut qu'il ait écrit sur un volume conservé à la Bibliothèque nationale "C'est incompréhensible, je renonce à aller plus loin"...

Or il se trouve que j'ai une relation à la lecture un peu particulière. Lorsque je reprends en main un volume que je sais avoir lu, et dont je pense avoir assimilé le contenu -- par exemple un volume de la Politique positive -- je n'éprouve pas d'impression de déjà vu ! Bien sûr il m'arrive d'avoir retenu certains passages, mais dans l'ensemble tout se passe comme si j'avais "sorti de ma tête" le niveau textuel du livre pour ne conserver que le niveau profond, non verbal que l'auteur aurait su me communiquer ! Je pense qu'il n'y a rien d'extravagant à imaginer que sur ce point mon cerveau soit un peu particulier et que je fasse partie, comme mon philosophe favori, d'une frange de la population humaine qui serait naturellement immunisée contre le fonctionnement en mode métaphysique/sémantique...
 

samedi 9 avril 2016

Séparation du spirituel et du temporel, ou religion « laïque » d’État ?

Emmanuel Lazinier

La presse anglo-saxonne se plaît à présenter le laïcisme à la française comme une véritable religion d’État (exemple). Mais rares sont les français qui ont la lucidité de partager cette analyse. Il faut donc saluer l'écrivain Jean Rouaud qui a eu le courage de le faire dans son livre Tout paradis n'est pas perdu. Chronique de 2015 à la lumière de 1905.

On écoutera avec intérêt l'interview qu'il a donné le 10 janvier 2016 à France-Inter (index 1:41)

Sacré paradoxe ! Partant d'une loi visant à la séparation du spirituel et du temporel, et qui a porté d'excellents fruits, on en arrive à une parfaite confusion des deux qui provoque les plus grands désordres !

Laïcité : un terme ambigu, à abandonner au plus vite !

Le mot laïcité, employé aujourd'hui à tort et à travers, est parfaitement emblématique de la confusion qui règne dans les esprits.
  • Pour les uns le terme est simplement synonyme du principe (comtien) de séparation du spirituel et du temporel
  • Pour d'autres il désigne la situation de ceux, de plus en plus nombreux, qui se sont affranchis des dogmes des religions théistes et qui entendent simplement n'avoir plus recours à leurs pompes ou à leurs œuvres. (On n'a aucune peine à comprendre que beaucoup de ces gens puissent préférer le terme laïc pour se définir eux-mêmes, tant les qualificatifs alternatifs sont peu satisfaisants. Athée, agnostique, mécréant, incroyant ont tous le défaut d'être des termes négatifs, qui vous définissent par ce à quoi vous ne croyez pas ! Humaniste, comme positiviste, suggère l’adhésion à un nouveau crédo, et cette population, échaudée, n'est pas encore mûre pour cela...)
  • Pour les autres, enfin, et c'est la vision qui aujourd'hui, en France, tend à dominer politiquement, il représente une vision de la société débarrassée, manu militari s'il le faut, de toute trace publique desdites religions !
Comment le positivisme d'Auguste Comte se positionne-t-il par rapport à ces trois « laïcités » ?
  • La première laïcité est pour lui un principe fondamental, auquel États et religions doivent se soumettre intégralement. Les États ont le droit d'utiliser la force publique pour le défendre, mais en contrepartie ils doivent s'abstenir de toute législation restreignant la liberté spirituelle, que ce soit dans la sphère privée ou la sphère publique. (Rappelons que pour Auguste Comte la distinction de ces deux sphères est artificielle.)
  • La seconde est pour lui un phénomène inévitable auquel il entend répondre en proposant une religion... que certains voudront qualifier de « laïque » (ou « séculière ») mais que, pour éviter toute équivoque, je préfère appeler positive ou humaniste. (Il va de soi que cette religion a tout autant que les autres vocation à être rigoureusement séparée du pouvoir temporel -- et bien entendu ne saurait être imposée à personne.)
  • La dernière est pour lui à rejeter entièrement... en tant que contradictoire de la première, tout simplement !

Quand l’État se désengage de la morale

Quelles lois françaises ont mis en œuvre le principe de séparation du spirituel et du temporel ? La loi de 1905, bien entendu, mais aussi, entre autres :
  • la loi autorisant le divorce, 
  • la dépénalisation en matière de mœurs (de la contraception et de l'avortement, de l'adultère,  de l'homosexualité...),
  • la loi Debré de 1959 également, dans la mesure où elle constitue un début de renoncement de l’État à imposer un système d'éducation « publique » (traduisons étatique).
Il est important de souligner ici que, pour le positivisme, une dépénalisation en matière de mœurs ne constitue en aucune façon une reconnaissance par l’État de la moralité des pratiques dépénalisées -- puisqu'il ne saurait y avoir de morale d’État ! En l’occurrence l’État ne fait que reconnaître qu'il n'a pas vocation à intervenir : il laisse ce soin aux autorités spirituelles qui peuvent les proscrire sans pouvoir prétendre à l'emploi de quelque contrainte que ce soit1.

Quand il y revient en force...

Quelles lois françaises sont en contradiction avec le principe de séparation du spirituel et du temporel ? Toutes celles qui tendent à imposer une morale d’État, par exemple :
  • en pénalisant la consommation et le commerce des drogues, et depuis peu la prostitution
  • en restreignant la liberté de conscience et d'expression, comme le font les lois dites « mémorielles » qui prétendent établir des vérités historiques d’État
  • en interdisant dans tel ou tel espace les signes religieux « ostentatoires ».

...Et avec quels résultats !

Qu'est-ce qui caractérise les lois de la première catégorie ? Qu'elles sont toutes, pour reprendre une expression utilisée il y a peu (et bien mal à propos) par l'éditorialiste de radio Thomas Legrand, des lois « cliquets civilisationnels », c'est-à-dire des lois qui ont pu susciter des oppositions farouches au moment de leur mise en place, mais qui sont vite parfaitement entrées dans les mœurs, faisant l'objet d'un consensus tranquille qui fait que tout retour en arrière paraît impossible.

Qu'est-ce qui caractérise les lois de la deuxième catégorie ? J'ai envie de dire l'effet « Révocation de l’Édit de Nantes » ! Autrement dit des lois visant essentiellement à donner bonne conscience aux  bien-pensants (surtout quand ils sont électeurs !), et qu'on refuse de juger à leurs fruits... catastrophiques ! (Ce sont aussi des lois en général fort difficiles à appliquer, et qui, en revanche, en cas d'arrivée au pouvoir d'idéologies extrémistes, peuvent être facilement instrumentalisées à des fins nettement oppressives.)

Est-il besoin de souligner
  • que les lois sur les drogues ont eu pour principal effet, non pas la réduction de leur consommation, mais la création d'une délinquance dont le chiffre d'affaire mondial, si elle était un pays, classerait son PIB au 21e rang mondial, juste derrière la Suède ?
  • que les lois mémorielles n'ont pas fait reculer le racisme ni le déni de Shoah, mais qu'elles créent au contraire des doutes dans beaucoup d'esprit faibles qui vont juger que des vérités historiques imposées par l'État ne sont ipso facto pas certaines2... ?
  • que les lois contre les signes religions « ostentatoires », ont été perçues par beaucoup de nos frères musulmans (et même par des non-musulmans comme votre serviteur) comme des mesures essentiellement discriminatoire envers leur religion ?
  • que la loi qu'on nous prépare sur la pénalisation des clients de la prostitution ne vas pas abolir cette dernière, mais simplement la rejeter dans la clandestinité, avec tous les inconvénients que cela comporte (en particulier quand à la sécurité et la santé des personnes prostituées).  Que, très difficile à appliquer par la police, elle risque d'être utilisée essentiellement à des fins de chantage, de discrédit d'opposants politiques ou autres personnes gênantes pour le pouvoir en place...  (Qu'on me comprenne bien : je n'ai nulle envie d'excuser les faiblesses de ceux qui ont recours à la prostitution3. Et je reconnais à l’État le devoir de réprimer vigoureusement tout ce qui peur conduire à la prostitution forcée, de combattre les causes économiques ou sociales qui poussent des personnes à ses prostituer, de mettre en œuvre toutes les mesures possibles pour aider les personnes prostituées à quitter ce « métier » dès qu'elles le désirent.. Mais, à mes yeux de positiviste, il n’appartient pas à l’État d'aller plus loin : il doit laisser aux autorités spirituelles (excusez le gros mot) le soin de travailler, par la seule persuasion, à éradiquer toute prostitution -- si tant est que cela soit possible.

Épilogue (provisoire)

Le serpent de mer de la dépénalisation du cannabis

A peine les lignes qui précèdent étaient-elles écrites qu'un ministre français, Jean-Marie Le Guen, secrétaire d’État aux relations avec le Parlement, lançait un énième appel en faveur de la dépénalisation du cannabis. (Appel qui ne fait que réitérer celui d'autre ministres, comme

Comme de bien entendu, le porte-parole du gouvernement, Stéphane Le Foll, n'a pas attendu pour rassurer les électeurs : la position exprimée par Jean-Marie Le Guen « n'est pas la position du gouvernement ». Bref, la dépénalisation du cannabis en France n'est pas pour demain... Déjà que notre beau pays, si fier de sa loi de 1905, n'a toujours pas eu le courage d'étendre ce beau «cliquet civilisationnel » à l'Alsace-Moselle !

Mais c'est à l'ancien ministre, et professeur de philosophie, Luc Ferry qu'il revenait de nous révéler le fond de l'affaire : « Le Guen sur le fond a raison, son argumentation n'est pas idiote, mais elle ne tient pas compte de la dimension symbolique du droit. Ce n'est pas qu'un problème économique et pénal; le droit symbolise aussi des valeurs morales ».

On ne saurait nier avec plus de candeur le principe de séparation du spirituel et du temporel !

Quand la question laïque fait bafouiller un ministre de la Justice

Le 16 mai dernier La Croix publiait sous le titre "Le pape François à « La Croix » : « Un État doit être laïque »" la remarquable déclaration suivante du chef de L’Église catholique :
Un État doit être laïque. Les États confessionnels finissent mal. Cela va contre l’Histoire. Je crois qu’une laïcité accompagnée d’une solide loi garantissant la liberté religieuse offre un cadre pour aller de l’avant. Nous sommes tous égaux, comme fils de Dieu ou avec notre dignité de personne. Mais chacun doit avoir la liberté d’extérioriser sa propre foi. Si une femme musulmane veut porter le voile, elle doit pouvoir le faire. De même, si un catholique veut porter une croix. On doit pouvoir professer sa foi non pas à côté mais au sein de la culture.

La petite critique que j’adresserais à la France à cet égard est d’exagérer la laïcité. Cela provient d’une manière de considérer les religions comme une sous-culture et non comme une culture à part entière. Je crains que cette approche, qui se comprend par l’héritage des Lumières, ne demeure encore.
Le lendemain Jean-Jacques Urvoas, notre garde des sceaux, interviewé sur France Inter, commentait ainsi la déclaration papale (réécouter -- index 1:40:50) :
Je ne suis pas certain que le pape soit le meilleur expert en matière de laïcité. [...] être laïque n'est pas être anti-religieux, c'est être a-religieux. Je trouve que c'est une bataille de tous les instants qui ne concerne pas que l’État et certainement encore moins [sic] les institutions religieuses, qui font œuvre de prosélytisme, ce qui est bien normal.

-- C'est précisément le reproche qu'il semble faire à la France c'est-à-dire d'être [plus] anti-religieux que a-religieux.

-- Non, je n'ai pas ce sentiment-là. Je n'ai pas le sentiment en tous cas de vivre dans un pays qui soit anti-religieux.
Jean-Jacques Urvoas est professeur de droit dans le civil et cela se ressent dans la manière claire et vigoureuse dont, d'habitude, il s'exprime. On est donc surpris qu'il ait pu bafouiller ici de manière assez piteuse (et n'ait pas jugé utile de se corriger) ! Faut-il en conclure qu'il est très mal à l'aise sur la question ?

On comprend quand même l'essentiel de sa pensée : la laïcité ne concerne pas les institutions religieuses ! C'est bien évidemment une énormité si on entend laïcité au sens de la loi de 1905, laquelle est parfaitement bilatérale, comme le principe de séparation du spirituel et du temporel qui l'inspire : l’État n'intervient pas dans la sphère religieuse ; les religions n’empiètent pas sur la sphère étatique.

C'est entendu : Jean-Jacques Urvoas n'est pas anti-religieux mais a-religieux. Tout le problème est dans la signification de ce a privatif !


1. Il me semble que si ce principe était clairement perçu, le débat qui persiste entre partisans et adversaires du « droit à l'avortement » pourrait être facilement apaisé. Pour reprendre les termes utilisés par les anglo-saxons, les pro-choice pourraient respecter les convictions des pro-life si ces derniers acceptaient l'idée que leur condamnation de l'avortement ne peut être que morale, et ne saurait en aucune façon s'appuyer sur le bras séculier. A ce sujet je recommande la lecture du bel ouvrage de l'anthropologue américaine Faye D. Ginsburg Contested Lives: The Abortion Debate in an American Community (University of California Press, 1998). Il est émouvant de voir comment l'auteure a réussi à faire dialoguer et à finalement se respecter mutuellement des femmes de convictions opposées sur ce débat de société.

2. A ceux qui croient aux vertus de l'interdiction des discours extrémistes, je recommande chaudement la lecture du livre Hate Speech: The History of an American Controversy (University of Nebraska Press, 1994) de Samuel Walker qui relate les combats menés par l'American Civil Liberties Union (ACLU) des États-Unis en faveur de la liberté d'expression la plus totale (et ce au nom du Premier Amendement à la constitution des USA). L'auteur démontre bien que la pénalisation des « discours haineux » est en réalité contre-productive.

3. Qu'Auguste Comte lui même ait eu de ces faiblesses ne les rend évidemment pas morales à mes yeux ni, j'imagine, à ceux d'aucun de ses disciples. Mais cela ne m'empêche nullement de frémir à l'idée que, d'ici quelque mois, l’État français va disposer d'un moyen de discréditer (ou d'assagir !) tel ou tel intellectuel ou politicien dérangeant qui aura le malheur d'avoir la même faiblesse que le philosophe positif !

dimanche 27 septembre 2015

Altruisme, science de la morale : avancées et résistances



Emmanuel Lazinier

Il est fascinant d'observer comment les découvertes majeures d'Auguste Comte :
  1. prééminence de l'affectivité dans l'économie cérébrale,
  2. existence d’instincts altruistes innés (que nous partageons à différents degrés avec nos cousins animaux),
  3. possibilité/nécessité d'une science de la morale, 
sont  au jour le jour -- cent-soixante ans après leurs proclamation par le philosophe positif, et au terme de quelques décennies d'avancées scientifiques qui en ont démontré la pertinence -- inégalement reçues ou refusées au sein des divers cercles scientifiques et intellectuels, de France et du monde.

Un littéraire/artiste gagné à l'anthropologie scientifique !

Je commencerai par une nouvelle que je trouve extraordinairement intéressante : un livre à peu près impensable en France au jour d'aujourd'hui, et qui a peu de chance hélas d'être traduit dans notre langue :  Trickster Brain: Neuroscience, Evolution, and Narrative, de David Williams (Lexington Books, 2012)



L'auteur, David Williams, est musicien, dessinateur, et prof de littérature à l'université du Colorado à Boulder -- bref, quelqu'un dont on n'imaginerait pas qu'il puisse être calé en neurosciences, biologie évolutionnaire, éthologie, etc. Le sujet du livre est littéraire : c'est l'étude d'un personnage qu'on retrouve dans les littératures populaires du monde entier : en français le fripon ou farceur, en anglais le trickster. Le trickster a la particularité d'exploiter les contradictions de l'être humain (de son cerveau essentiellement) et de se jouer des codes de la société en mettant en évidence au passage leur fragilité. Mais ce qui fait la grande originalité du livre de William, c'est l'affirmation qu'il fait d'emblée qu'aujourd'hui on ne peut plus étudier la littérature en général et ce sujet en particulier sans les mettre en relation avec l'anthropologie scientifique qui s'est construite depuis quelques décennies.

Et, ce qui est vraiment extraordinaire (un véritable signe des temps à mes yeux), c'est que David Williams ne se contente pas de renvoyer à l'immense littérature qui existe aujourd’hui à ce sujet, mais qu'il ose nous en proposer un condensé, remarquable à mon sens, qui n'occupe pas moins de huit chapitres sur les dix-huit que comporte son livre :
3. The Tricksterish Brain
4. Evolution
5. The Brain of Sex
6. The Brain of Love and War
7. The Brain of Song
8. Ethics
9. Storytelling and the Thory of Mind
10. The Brain of God
Particulièrement digne d'attention est le chapitre 8 Ethics, et ses deux sous-rubriques :
  • The fallacy of the Naturalistic Fallacy: Is-Ought
  • Fairness and Justice in the Animal World
Comme on pouvait malheureusement s'y attendre, il y est question de Locke, Hobbes, Hume, Adam Smith, Kant, JS Mill... mais pas d'Auguste Comte !

Un savant bien hésitant...

Le 30 août dernier, je suis tombé tout à fait par hasard sur un entretien avec l'astrophysicien Hubert Reeves, dans le cadre de l'émission de France Culture Les Racines du Ciel (tout un programme !).

Pour l'anecdote, ayant raté le début de l'entretien, j'ai mis un certain temps à comprendre qui était l'interviewé.  L'émission était interrompue régulièrement par le rappel  de son titre et de ses animateurs -- Frédéric Lenoir (l'homme qui ne veut pas voir que l'altruisme de Comte est biologique !) et Leili Anvar -- mais le nom de l'invité du jour n'a été rappelé ni pendant ni à la fin de l’émission !

A la voix on devinait un homme âgé ; son discours laissait pressentir un savant, mais un savant dont la spécialité devait être éloignée des disciplines biologiques/anthropologiques, où on le sentait informé mais moins à son aise... Enfin, au détour d'une phrase a percé une petite pointe d'accent québecois. Plus de doute possible, j'avais affaire à Hubert Reeves !

Au-delà de cette petite énigme finalement résolue, ce qui a retenu mon attention c'est la manière dont les deux animateurs essayaient d'inciter leur invité à entériner leurs convictions personnelles -- à savoir, notamment, que la science ne peut rien nous enseigner en matière de morale, et que celle-ci est une pure spécificité humaine.
--  Hubert Reeves  (10:55). Les lois [scientifiques] vous disent comment ça marche, mais elles vous disent pas « qu'est-ce qui est bon » et « qu'est-ce qui n'est pas bon ». Ça c'est un autre domaine, c'est le domaine religieux, c'est le domaine moral, c'est le domaine éthique -- mais la science peut pas vous dire ce qui est bon et pas bon. Elle peut vous dire comment faire des bombes atomiques [...] elle ne peut pas vous dire « non ou oui, c'est une bonne idée ». Pour moi c'est un peu l'équivalent de ce qui se passe en cour [de justice], quand vous avez un procès [...] Les avocats ne vont pas dire aux membres du jury « il est coupable » ou « non coupable », ils vont lui donner les événements, les faits qui vont laisser aux membres du jury décider dans leur âme et conscience ce qu'il en est de sa culpabilité [...] La science c'est un peu les avocats qui vous présentent les faits. Et le jury c'est vous qui, en définitive, êtes l'ultime instance, c'est à dire qui décide[z] si ceci est bon ou si ceci n'est pas bon.

-- Frédéric Lenoir.  Vous avez tout à fait raison de nous dire que ce n'est pas la science qui forme la conscience morale (11:57) [...]
Parfait non sequitur que j'aurais aimé qu'Hubert Reeves veuille bien relever. Qui a jamais prétendu que c'est la science qui forme, ou formera, notre conscience morale ? Elle existe, notre conscience morale, et c'est heureux, bien avant que nous ayons acquis une quelconque culture scientifique si jamais nous en acquérons une !  Et elle est influencée avant tout par des mécanismes moraux innés, câblés dans notre cerveau, et secondairement par notre vécu et par la culture de notre société. Et cette dernière se pose évidemment, et depuis toujours  la question de la nature et de l'origine de notre conscience morale. Et, si nous suivons Comte, elle peut lui apporter trois types de réponses :
    Language of god francis collins.jpg
  1. théologique : notre conscience morale nous est insufflée par une puissance surnaturelle. Hypothèse qui a beaucoup perdu de sa prégnance, certes, mais qu'on trouve avancée encore par des scientifiques de haut vol, tel Francis Collins, qui nous explique dans son best-seller The Language of God que Dieu a dû nécessairement intervenir deux fois dans notre histoire : (1) pour lancer la formation du Cosmos et (2) pour nous transmettre une conscience morale qui selon lui est un défi aux lois de l'évolution !
  2. métaphysique : c'est la culture (et non la nature) qui nous l'inculque. C'est en gros l'hypothèse des Lumières, qui sert aujourd'hui encore de fondement aux discours dominants sur la morale.
  3. scientifique : les comportements éthiques sont des comportements comme les autres, avec à leur base des mécanismes cérébraux innés, dont l'homme n'a pas l'exclusivité, et qui ont été sélectionnés par l'évolution biologique, parce qu'il favorisent la survie, individuelle et collective, de l'animal social que nous sommes. Dans une assez faible mesure, ces comportements sont modulés par la culture de la société où nous vivons, et par nos expériences personnelles. Quant à la conscience morale, comme tous les autres types de conscience, est un mécanisme de supervision dont il ne faut pas surestimer l'impact sur nos actions. Sa fonction principale semble être de fabriquer un self, un moi, qui s'efforce de trouver une cohérence à l'ensemble de nos actions et, au dessus de tout cela, un sens à notre vie.
-- Hubert Reeves (15:50) chacun doit décider pour lui-même quel est le sens de sa vie...chacun décide à partir de son jugement, à la lumière des connaissances, de ce qu'il va faire de sa vie, et c'est là qu'on peut tirer les élément de jugements moraux, qu'est-ce qui est bien qu’est-ce qui est pas bien, mais je crois que c'est une aventure tout à fait personnelle.
Cher Hubert Reeves, ça ne peut pas être une « aventure tout à fait personnelle » ! Nous sommes des animaux sociaux et il nous est quasi impossible, pour le meilleur et pour le pire, de ne pas être profondément influencés par les idées et croyances dominantes de la société dans laquelle nous vivons (exemple de croyance dominante irrésistible actuelle : Auguste Comte : un penseur médiocre et malsain qui ne mérite pas d'être lu !)
-- Leili Anvar (44:15). il me semble qu'il y a un saut de nature entre l'animal [...] et l'homme [...] Il me semble pourtant que les êtres humains sont, pour le meilleur et pour le pire, peut-être la seule espèce vivante qui d'abord sont capables de s'anéantir entre eux. Les lions ne se tuent pas entre eux [...] alors que les hommes, ils sont capables de détruire l'espèce [...] il sont capables aussi de donner leur vie, de renoncer à  leur propre vie ce qui est évidemment  en contradiction totale avec les lois de la survie qui sont les lois qui régissent toute la matière et au nom d'un idéal par exemple au nom  d'une valeur, pour sauver quelqu'un d'autre, etc. Est-ce que ça ne veut pas dire que c'est quand même une spécificité, c'est quelque chose qui est d'une qualité tout à fait autre ?

-- Hubert Reeves. Oui, c'est une question [...] je suis d'accord qu'il y a cette différence. Est-ce que ça c'est simplement qu'on est plus avancé dans les capacités de l'intelligence ? [...] j'aurais tendance à dire : ça fait partie de ces capacités, de ces potentialités que les être humains ont développées [...] En pratique [...] il y a une énorme différence, c'est vrai. Est-ce que cette différence fait appel à un saut qualitatif, je dirai non, mais c'est une opinion.
Ouf ! Hubert Reeves n'a quand même pas tout accordé à Leili Anvar ! Il aurait pu lui rétorquer aussi :
  • que la violence et le meurtre existent bel et bien dans le monde animal. (Je ne sais pas si les lions se tuent jamais entre eux, mais je sais que lorsqu'un lion prend une nouvelle compagne qui a déjà des petits d'un autre lion, il les tue !). Voir aussi Jane Goodall, Richard Wrangham and Dale Peterson, "We, Too, Are Violent Animals", Wall Street Journal, Jan. 4, 2013 ; Richard W. Wrangham, Dale Peterson, Demonic Males: Apes and the Origins of Human Violence, Houghton Mifflin Harcourt, 1996 .
  • qu'il y a aussi des animaux qui donnent leur vie pour sauver leur progéniture, voire leur groupe, et que ce n'est pas en contradiction, bien au contraire, avec « les lois de la survie ». La morale n'est pas une spécificité humaine !

    Voir aussi Frans de Waal, Moral Behavior in Animals, vidéo (avec sous-titrage multilingue)

  • que l'être humain, lorsqu'il se précipite pour empêcher un enfant de tomber dans un puits, le fait par instinct et non par idéal, comme le notait déjà Mencius au IVe siècle avant J.-C. !
Quand à la capacité à s'enrégimenter en masse pour aller massacrer ou se faire massacrer au nom d'un idéal ou d'une idéologie quelconque, il faut accorder à Leili Anvar qu'elle est, hélas, bien spécifique à l'être humain !

samedi 26 septembre 2015

Cruel dilemme : citer Comte de travers, ou ne pas le citer du tout ?

Emmanuel Lazinier

On me signale un article au titre plutôt énigmatique : "Yann Moix, Auguste Comte et le système", paru dans Libération du 6 septembre 2015 sous la plume de Daniel Schneidermann.

Qu'y apprend-on ? Qu'un chroniqueur télévisuel, par ailleurs écrivain et cinéaste, Yann Moix, a été plaisanté pour avoir « parlé compliqué » -- et en particulier « cité » Auguste Comte -- dans le talkshow On n’est pas couché animé par le pétulant Laurent Ruquier.
«Vous avez compris tout ce qu’a dit Yann Moix ?» demande avec inquiétude Laurent Ruquier à Michel Houellebecq [l'un des invités de l'émission]. Mais oui ! Houellebecq a tout compris. Ouf. Ruquier ne l’avoue pas explicitement, mais on comprend que lui n’a pas tout compris à la tirade de son nouveau chroniqueur. Et on partage sa perplexité. Pour sa première participation à l’émission On n’est pas couché, l’écrivain cinéaste [...] a frappé fort. «Pour comprendre vos livres, lance-t-il à Houellebecq , il faut s’arracher à la notion de causalité. Puisque vous êtes positiviste, disciple d’Auguste Comte, est-ce qu’on n’est pas dans la phase où le fait de voir serait équivalent au fait de prévoir ? Le hasard est aboli, et finalement tout est devinable à l’avance parce que les lois ont remplacé les causes. Ce qu’on vous reproche, c’est d’avoir supprimé les causes de votre œuvre, et d’être un écrivain du comment. C’est ce qui est effrayant pour les journalistes. Car on vit dans un monde du religieux - le religieux est l’obsession de la cause première - et le génie de Michel est d’avoir évacué le pourquoi. Et, c’est là que ça fait peur. Il ne dit jamais pourquoi.»

Évidemment, le surlendemain, Ruquier se fait charrier par la bande des chroniqueurs rigolards de chez Anne-Sophie Lapix, sur France 5 : «Vous avez tout compris à ce qu’il a dit, Yann Moix ?» demande Anne-Elisabeth Lemoine. Rires du plateau. «A peu près», bafouille l’animateur. Mais Ruquier n’en veut nullement à son nouveau chroniqueur, de parler compliqué. «Je lui ai dit : "Reste toi-même. Reste avec tes défauts".» [...]

Mais voilà. [...] Moix fait des phrases longues. Il a cité, outre Comte, Levinas. Sur France 2, dans une émission grand public, avec rires et applaudissements ! Et pire : Moix ne semble pas disposé à se soigner.

On pourrait imaginer que s’incline et se taise toute la population métachroniqueuse multichaînes, qui pense que Comte est avant tout une rue parisienne. On pourrait imaginer que certains même se précipitent sur Wikipédia pour parfaire leur connaissance. Mais non. Le bavardage télé multichaînes est construit sur le mépris à l’égard de tout parler compliqué, de toute référence littéraire dépassant Harry Potter ou Trierweiler, et plus encore de toute allusion à un auteur mort [...]
Et Daniel Schneidermann de conclure :
Le match est engagé entre le provocateur inclassable Moix, et le système, la machine, la broyeuse, la moulinette, qu’on l’appelle comme on voudra, pour qui il est sacrilège de citer Comte, et qui ne va avoir de cesse de lui faire expier son crime.
Voilà donc le dénommé Moix et Auguste Comte rendus solidairement emblématiques d'une certaine haute culture que refuserait le « bavardage télé multichaîne » élevé à la qualité d'un système et même du système, par excellence !

Le plaidoyer serait peut-être convaincant si Yann Moix était un digne porte parole de la haute culture en général et d'Auguste Comte en particulier. Or il n'est, ce me semble, que le porte parole d'un autre bavardage, d'un autre système, à mes yeux plus pernicieux encore, celui de notre système éducatif en général et de la pseudo-culture « prof de philo » en particulier. Une pseudo-culture qui, loin de faciliter l'accès du plus grand nombre à la haute culture, aux grands penseurs, bouche en réalité quasiment tout accès à la haute culture et aux grands penseurs.

Yann MoixMa connaissance de Yann Moix se réduit, je l'avoue, à être tombé par hasard sur l'une de ses interventions dans le cadre de l'émission On n’est pas couché, et en avoir écouté quelques minutes. Mais ces quelques minutes m'ont suffi pour classer intuitivement le personnage dans la catégorie « prof de philo ». Son parler est en effet compliqué, ésotérique, intimidant même... Que ce soit voulu ou non, il tend à placer ses interlocuteurs en position d'infériorité, d'incapacité à répliquer...

Vérification faite, le personnage a bel et bien fait des études de philo !

J'ai eu naguère un jeune stagiaire qui sortait de quatre années d'études de philo à l'Université et qui tentait de se reconvertir en informaticien (ce qu'il a fait depuis avec succès). De ces quatre années perdues il se consolait en disant qu'il y avait au moins appris à détecter les discours creux ! Les bons élèves à la Yann Moix y apprennent, eux, l'art de les fabriquer.

Sa prétendue citation de Comte est un pur contresens. Sans le dire explicitement, il fait allusion à la loi des trois états, et on est en droit de supposer que lorsqu'il évoque « la phase où le fait de voir serait équivalent au fait de prévoir » il veut parler de l'état positif/scientifique.  Dans cette phase (1) le hasard serait aboli, (2) il faudrait  « s’arracher à la notion de causalité » et (3) tout serait « devinable à l’avance parce que les lois ont remplacé les causes » !

Est-il besoin de rappeler ici que le positivisme d'Auguste Comte est à la base une philosophie des sciences. Conséquence évidente : s'il y a divergence entre les résultats de la science et la philosophie positive, c'est à cette dernière de s'incliner, de s'ajuster... voire de disparaître s'il était avéré qu'elle a eu tort sur toute la ligne* !

Il est bien clair que les sciences qui se sont développée depuis Comte n'ont pas aboli le hasard, loin de là ! Elles n'ont pas non plus éliminé la « notion de causalité », même si elles lui attribuent une pertinence plus modeste (due en particulier au rôle important du hasard !) Et elles ne permettent évidemment pas de tout deviner à l'avance !

Si donc Auguste Comte avait enseigné ce que lui attribue Yann Moix, il aurait été gravement réfuté par la science moderne et sa philosophie serait à jeter aux oubliettes, ou à tout le moins à repenser profondément. Mais, le fait est qu'il n'a pensé ni que toute idée de causalité était à abandonner, ni que le hasard ne jouait aucun rôle, et encore moins que la science allait permettre de tout prévoir. Bien au contraire, il affirme que « même envers les moindres phénomènes la détermination scientifique ne saurait devenir complète » (Système de politique positive, I, 315), que le « principal caractère » de la réalité est « trop peu déterminé par la science" (ibid, 316), que la connaissance scientifique de l'homme, individuel et social « restera toujours inférieure à nos besoins réels » (ibid., 323)...!

Je ne résiste pas à l'envie de citer ici un passage remarquable sur lequel je suis tombé récemment qui nous montre un Comte bien éloigné de celui imaginé par Yann Moix et ses semblables (gras ajouté par moi) :
l'équilibre intellectuel consiste dans la subordination du subjectif à l'objectif. Dès lors, le perfectionnement spéculatif doit se réduire à soumettre de plus en plus le dedans au dehors.

Quelle que soit cette soumission, nos doctrines ne représentent jamais le monde extérieur avec une entière exactitude, que d'ailleurs nos besoins n'exigent pas. La vérité, pour chaque cas, social ou personnel, consiste dans le degré d'approximation que comporte alors une telle représentation. Car, la logique positive se réduit toujours à construire la plus simple hypothèse compatible avec l'ensemble des renseignements obtenus.

[...]

Entre cet empirisme et ce mysticisme, écueils permanents de la raison humaine, le véritable esprit positif institue aujourd'hui la voie normale, d'après une exacte appréciation de la nature et de la destination de nos saines théories. Subordonnant toujours l'imagination à l'observation, ce régime final développe néanmoins toute l'activité de notre intelligence, qui peut seule instituer un commerce où le dehors ne fournit que des matériaux. Autant éloigné de l'absolu quant à l'objet qu'envers le sujet, il réduit tous nos efforts théoriques à représenter assez l'ordre extérieur pour que notre sagesse pratique puisse l'améliorer systématiquement.

Dans cet état normal , la participation de la subjectivité deviendra certainement croissante, comme je l'ai ci-dessus indiqué. Car, il faudra bien que nos hypothèses, toujours émanées d'elle, se compliquent graduellement, afin de représenter suffisamment des observations de plus en plus complètes et précises, à mesure que nos besoins développeront notre activité réfléchie, à peine ébauchée aujourd'hui. La destination pratique de l'ensemble des vraies théories conduira même à rejeter souvent des faits inopportuns, dont l'appréciation vicieuse, ou seulement prématurée, entraverait nos constructions au nom d'une vaine exactitude, que l'application n'exigerait pas. Système de politique positive, III, pp. 22 et suiv.

Voir aussi Comte et le Déterminisme.
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* Tort sur toute la ligne ! C'est bien ce que beaucoup voudraient nous faire accroire à propos de Comte. Cela aurait le mérite de justifier le peu de cas qu'on fait de lui. Et on pourrait ainsi le discréditer en faisant l'économie de l'argument folie, qui est quand même un peu glauque... (Je note au passage que Yann Moix ne résiste pas à l'employer à l'occasion : voir « Le positivisme est particulièrement adapté à la folie, à la démence d’Auguste Comte » in « Mon triangle Brasilia-Berlin-Budapest », La Règle du jeu, 16 février 2012). Il faudrait se donner la peine de montrer en quoi au juste Comte s'est trompé, et c'est ce qu'on ne fait pas ! Qu'on se plaise à citer à l'envi sa fameuse erreur sur la constitution chimique à jamais inconnue des astres me paraît révélateur, non pas de la faillibilité de Comte, dont je n'ai jamais douté un seul instant, mais de la difficulté qu'on a à trouver d'autres erreurs dans une œuvre immense qui pourtant en contient fatalement plus d'une !

La loi des trois états, en tant qu'ossature de la philosophie positive, est évidemment la première chose à confronter à l'expérience pour confirmation/réfutation, correction, approfondissement... de la pensée de Comte. Et c'est ce qu'on s'est bien gardé de faire de manière sérieuse. En particulier, ce que Comte désigne par état métaphysique mérite clairement d'être approfondi et précisé, et peut l'être à mon sens de manière décisive à la lumière de l'évolution récente des deux dernières sciences de sa classification : sociologie et éthique naturaliste. Pour cette dernière science nous avons le privilège, me semble-t-il, de pouvoir observer directement un état métaphysique encore bien vivant -- la psychanalyse -- confronté d'un côté avec une vision théologique moribonde, et de l'autre avec une science de l'éthique encore naissante mais d'un très grand dynamisme...



mardi 26 mai 2015

Auguste Comte, un philosophe en kit, à construire soi-même !

Emmanuel Lazinier

Vous avez toujours rêvé de pouvoir causer philosophie ? Vous aimeriez bien épater vos amis par votre culture en la matière, en disserter savamment sur le Web, et pourquoi pas vous illustrer dans un café philo, une université populaire... ? Si oui, j'ai une bonne nouvelle pour vous : yes you can ! Il vous suffit d'acquérir le kit Auguste Comte. En un rien de temps vous pourrez construire vous-même un philosophe parfaitement crédible, transportable partout où vous aurez envie de briller !

Non, il ne s'agit pas d'une arnaque. Le kit est gratuit, et il est vraiment magique : avec un minimum de temps et d'effort vous aurez construit un philosophe plus vrai que nature. Et aussi serviable que le génie de la lampe d'Aladin !

Bon, je vais être honnête. Derrière le succès de ce kit il y a un truc, et ce truc je vais même vous le révéler. Il réside uniquement dans le nom choisi pour votre philosophe à tout faire : Auguste Comte.

Ce nom est idéal ! Il renvoie à un philosophe notoire. Je dis bien notoire et non pas connu, car ce dernier terme impliquerait qu'il soit... connu -- qu'on le lise, quoi !

Or c'est là justement que réside le pouvoir magique du kit : Comte est à la fois notoire et absolument pas connu ! Ce dernier point vous donne une liberté absolue dans la construction de votre philosophe sur mesure.

Je vous sens un peu sceptique... J'imagine que vous vous dites « mais qu'est-ce qui me garantit qu’un jour ou l'autre on ne lira pas Auguste Comte ? » A cela je réponds que le risque est dans l'immédiat très faible. Pourquoi ? Parce que Comte a les désastreuses réputations suivantes :
Et j'en oublie sans doute !

Convaincu ? Vous commandez le kit ? Alors je vous le livre. Il est très simple :
  1. loi des trois états (nota. le quatrième état ne fait pas partie du kit : inutile de le commander)
  2. échelle des six sciences (même remarque pour la septième science)
  3. au choix (à préciser dans la commande) : rejet de toute religion ou fondation tardive d'une religion bizarre (si vous y tenez absolument, on peut vous livrer les deux et vous n'aurez qu'à les concilier à l'aide de l'ultime composant du kit -- ci-dessous)
  4. enfin, l'essentiel, la colle qui va permettre à l'ensemble de tenir : la folie ! C'est dans ce composant, que l'on doit à un bricoleur philosophique de génie, Émile Littré, que réside toute la magie du kit. Grâce à lui, même les assemblages les plus extravagants vont pouvoir tenir ! C'est la variable d'ajustement, à doser savamment selon les matériaux utilisés et le résultat souhaité -- et selon vos goûts ! Vous pouvez choisir d'en mettre peu, ce qui donnera un Co(m|n)te mentalement fragile, plutôt émouvant dans ses pitoyables errances. Vous pouvez décider de faire commencer la folie à tel moment qu'il vous plaira, selon ce que vous entendez préserver ou discréditer . Et vous pouvez aussi parfaitement décider de mettre le paquet, et produire un Co(m|n)te écumant de délire du berceau à la tombe, suivi jusqu'à nos jours d'une cohorte de disciples, avoués ou non, tout aussi cinglés et dignes d'internement psychiatrique que leur maître -- et, pourquoi pas, responsables de tous les maux dont souffrent nos sociétés modernes...
Reconnaissez que tout cela laisse à votre créativité une belle marge de manœuvre ! Alors, n'hésitez plus, jetez vous à l'eau et construisez vous-même dès aujourd'hui votre Co(m|n)te !

Et, au cas où il serait nécessaire de stimuler votre imagination, vous trouverez ci-dessous quelques exemples de Co(m|n)tes assez réussis (inventaire que je m'efforcerai d'enrichir au fur et à mesure de mes découvertes)

Le Co(m|n)te de Claude Bernard

Je considère qu'Auguste Comte a raison quand il s'agit de science pure. Mais la grande objection que je lui fais c'est qu'il va supprimer le côté moral et sentimental de l'homme. La religion vit sur les sentiments éternels de l'humanité que nous retrouvons toujours, sans être affaiblis, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. L'état positif tel que le comprend Comte sera le règne du rationalisme pur, le règne de la tête et la mort du cœur... Les hommes ainsi faits par la science sont des monstres anormaux. Ils ont atrophié le cœur au dépend de la tête...

La religion de Comte est aussi mystique et plus absurde que les autres... La grande objection que je lui fais c'est qu'il s'imagine qu'il va supprimer le côté moral et sentimental de l'homme… Les positivistes sont dans l'erreur la plus profonde... Ils croient effacer la religion, c'est-à dire le sentiment qui y correspond. Jamais cela n'arrivera : l'homme a nécessairement besoin de quelque chose qui parle à son sentiment.

Claude Bernard : Philosophie, manuscrit inédit, publié par Jacques Chevalier, 1937 (en attendant de pouvoir consulter le texte original, qui n'est pas en ligne, je cite d'après des sources secondaires)
Ce manuscrit daterait des années 1865-66 et aurait été rédigé à l'occasion d'une lecture « attentive » du Cours de philosophie positive.

Je trouve ce texte merveilleux car il permet d'établir sans contestation possible que Claude Bernard :
  1. avait eu vent de la religion de l'Humanité -- puisqu'il la présente comme « mystique » et « absurde »
  2. n'avait pas pour étayer ce jugement, ressenti le besoin de lire l’œuvre finale de Comte
  3. n'avait même pas entendu parler de ce qui en constitue l'ossature (primauté cérébrale de l'affectivité, innéité de l'altruisme...)
  4. n'était pas gêné par la contradiction qu'il y aurait entre proposer une religion, aussi mystique et absurde soit elle, et vouloir « effacer la religion ».
Cela constitue un témoignage de choix en faveur de l'efficacité de la censure littréo-millienne du dernier Comte. Une belle pierre aussi dans le jardin de tous ceux qui persistent à attribuer à Comte une grande influence...

Bon, il faut quand même être honnête et souligner qu'il s'agit ici de simples notes, nullement destinées à la publication. J'ai la naïveté d'imaginer que Claude Bernard, s'il eût voulu les publier, aurait poussé plus loin l'investigation...

Plus lamentable, à mon sens, est le cas ce ceux qui, citant ce texte avec délectation, s'imaginent discréditer Comte en ne discréditant qu'eux-mêmes ! Ils affichent sans s'en rendre compte leur profonde ignorance du philosophe positif et leur propension à l'argument d'autorité -- particulièrement mal choisi en l’occurrence.

Cachez ce Comte que je ne saurais voir, ou l'aveu inconscient d'Alfred Loisy

Je trouve ce texte cité par des créationnistes, et cela ne me surprend ni ne me gêne outre mesure. Mais j'ai été réellement choqué de découvrir qu'il a pu être invoqué par un personnage pour lequel, sans l'avoir étudié de près, j'éprouve un profond respect : Alfred Loisy (1857-1940), ce prêtre et exégète biblique excommunié par l’Église catholique, qui se fit ça et là le chantre d'une religion de l'humanité !
L’existence de la société des nations implique, elle exige, elle devra produire, pour durer elle-même, une religion de l’humanité.

Auguste Comte avait très bien vu que cette religion est dans la logique de l’évolution humaine. Car c’est chose remarquable que l’homme a senti de bonne heure l’odieux du meurtre commis sur son semblable. Mais le semblable dont il pensait devoir respecter la vie était le membre de sa petite humanité, l’homme de sa tribu, de sa cité, le membre de la petite humanité voisine étant comme d’une autre espèce. L’abomination du meurtre collectif, de peuple à peuple, n’existe que par rapport à un sens d’humanité auquel on peut dire que nous atteignons à peine, et qui reste à créer afin qu’une guerre entre peuples civilisés devienne moralement impossible, que ce soit religion de ne s’entre-tuer point de nation à nation pour la possession du monde. L’histoire des religions montre comment peu à peu ont grandi ensemble et la notion de la religion et la notion de l’humanité ; elle prouve aussi, à sa manière, que la société des nations est inconcevable sans une sorte de religion universelle, la religion de l’humanité, qui reste encore à venir.

« La Société des Nations et la religion de l’humanité », Scientia, Vol. XXV, 13e année (juin 1919), Bologna, London, Paris, pp. 471-480, cité par Élisabeth Scheele,  Guerre et Religion de l’humanité chez Alfred Loisy, 2e partie
A cette humanité qui, très réellement, nous a créés et qui nous recrée, qui nous soutient et qui nous garde, nous devons le service de ce que nous sommes et de ce que nous pouvons ; nous le devons, non pas précisément pour nous acquitter envers elle de la dette que nous contractions en usant de ses bienfaits [...] mais parce qu'elle a un droit de mère divine sur chacun de ses enfants [...] Ce n'est pas à la conception métaphysique de l'univers que s'est jamais attachée la foi vivante et efficace, mais à l'idéal humain que les anciennes religions personnifiaient dans les dieux, que le christianisme a personnifié dans le Christ-dieu ; elle s'est donc toujours arrachée à une sorte d'idéal divin de l'humanité, et c'est cet idéal qu'elle a servi en servant les dieux; notre foi morale, tout en se dégageant des anciens mythes religieux, conservera donc au devoir et le même fondement et le même objet essentiels. [...]

En l'humanité nous voyons le vrai Christ éternel, toujours souffrant, toujours mourant, toujours ressuscitant.
La religion (2e éd.), Paris, Émile Nourry, 1924, pp. 364 et suiv.
Comment, après avoir lui ces textes, ne pas être attristé de lire sous la plume du même auteur cette déclaration :
Il n'y avait [entre la religion de l'humanité de Comte et la mienne] que le mot humanité de commun, mais la notion même de la religion était essentiellement différente.
et de trouver dans le même ouvrage, aux pages 77-78, le texte précité de Claude Bernard, reproduit avec éloge :
Je cueille ces citations dans un article du Temps (7 juin 1938, Claude Bernard et sa philosophie, par E. Henriot) et j'ai grand regret de ne pouvoir remonter aux sources. Claude Bernard, ce me semble, est une autorité non seulement scientifique mais humaine au sens plein du mot.
Le pauvre Loisy ne s'est pas rendu compte qu'il nous apportait par là la preuve irréfutable de ce que lui-même ne s'était pas soucié de lire le dernier Comte, et par conséquent n'était nullement en mesure de comparer sa religion de l'humanité avec la sienne !