jeudi 15 mai 2014

Sociocratie versus démocratie, ou la convergence substituée à l'affrontement

Emmanuel Lazinier
Le bon sens, c'est pas la politique. La politique en démocratie c'est de nous dire qu'il y a des choix. C'est-à-dire que, si la droite et la gauche font la même chose, à quoi bon être en démocratie. La démocratie ce n'est pas le consensus c'est le dissensus. La démocratie ce sont des gens qui s'affrontent parce qu'ils nous proposent des visions du monde différentes. Si au contraire on nous dit que la réalité nous impose telle ou telle politique, eh bien ça veut dire qu'il n'y a plus de politique. Donc, à ce moment-là, pourquoi les gens iraient-ils voter ? Il ne faut pas s'étonner si beaucoup se tournent soit vers l'abstention soit vers le Front national.
 Ainsi s’exprimait dimanche dernier 11 mai sur les ondes de France Inter le sociologue Éric Fassin, interviewé à propos de son dernier livre Gauche : l'avenir d'une désillusion. (réécouter à l'index 2:10).

Déclaration édifiante. Éric Fassin nous décrit là, très clairement, une conception et une pratique de la démocratie qui nous aident à comprendre pourquoi Auguste Comte préférait se qualifier de sociocrate plutôt que de démocrate :

Somme-nous donc condamnés à assister à perpétuité à la confrontation de « visions du monde différentes » ? Devons-nous nous résigner à ce que ces visions du monde différentes s'emparent alternativement du pouvoir politique, chacune s'employant à démolir ce que la précédente aura tenté de construire -- à moins qu'une vision du monde majoritaire ne s'empare durablement du pouvoir politique et ait alors carte blanche pour imposer à la minorité sa société idéale ? Tout cela est quand même assez problématique !

On objectera que dans la vraie vie, les « visions du monde différentes », lorsqu'elles arrivent au pouvoir, se trouvent vite confrontées aux réalités, et doivent mettre de l'eau dans leur vin.  Mais c'est précisément ce dont notre Éric Fassin ne veut pas entendre parler :
Le réalisme est une illusion de langage qui est beaucoup utilisée par la majorité socialiste depuis les années 80. Aujourd'hui, ce qui est frappant c'est que François Hollande qui avait insisté sur le fait qu'il y a bien une alternative au moment où il était candidat [...], insistant sur le fait que, même dans les situations les plus difficiles il y a des choix politiques, qu'est-ce qu'il nous explique aujourd’hui ? : il n'y a pas de choix, uns seule politique est possible. Autrement dit quelles que soient les réactions de l'électorat il n'est pas question d'en tenir compte [...] Autrement dit le réalisme aujourd'hui, lorsque ce mot est utilisé par le gouvernement socialiste, ça veut dire que la réalité serait de droite.
On objectera aussi que ces « visions du monde différentes » ne le sont aujourd’hui plus autant qu'elles ont pu l'être à l'époque des Lumières et dans le sillage de la Révolution française, lorsque les notions de droite et de gauche ont fait leur l'apparition. En ces temps-là, s'opposaient frontalement :
  • ceux qui croyaient encore en une anthropologie tombée du Ciel, justifiant un ordre social et politique immuable, et 
  • ceux qui, n'admettant plus cette vision théologique de la nature humaine, et ne voyant pas encore que la science puisse en fournir une autre, jetaient le bébé avec l'eau du bain, décrétant qu'il n'y a pas de nature humaine : que l'Humanité, qui commençait à être maître et possesseur de la nature, allait avoir aussi le pouvoir de repartir à zéro, de  faire de son passé table rase ; que sa vocation était, comme dit Laurence Rossignol, de de « bouleverser [l']ordre naturel au profit d'un ordre organisé par les êtres humains au fur et à mesure qu'ils s'en émancipent ». 
A ces deux écoles, Auguste Comte est venu révéler qu'une anthropologie scientifique était d'ores et déjà en cours de constitution, et que, lorsqu'elle serait suffisamment mûre, les deux visions du monde précitées allaient devoir inéluctablement se fondre en elle. L'une et l'autre école ont refusé de l'entendre, l'une et l'autre l'ont voué aux gémonies. Mais pourront-elles le faire encore longtemps ?

(Au passage il est important de souligner que, contrairement à ce qu'on s'est complu à imaginer, Comte n'envisageait nullement que la contrainte, même spirituelle, puisse être utilisée pour faire admettre plus rapidement sa nouvelle vision du monde. Son grand principe de séparation du spirituel et du temporel l'en détournait radicalement. En cela sa politique positive se distingue des systèmes totalitaires -- dans lesquels Pierre Rosanvallon voit d'ailleurs des maladies de la démocratie -- qui ont tenté au XXe siècle d'imposer par la violence l'une ou l'autre des deux visions du monde qui nous divisent encore.) Ainsi Comte refusait tout contrôle de l’État sur l'éducation, et l'idée d'un « nécessaire endoctrinement » par le pouvoir temporel au travers de l’École lui était étrangère -- contrairement à ce qu'on peut lire dans l'ouvrage de Louis Legrand L'influence du positivisme dans l'oeuvre scolaire de Jules Ferry: les origines de la laïcité (Paris,M. Rivière, 1961). Comte n'aurait certainement pas souscrit à cette déclaration de son très infidèle disciple Jules Ferry :
Vous pouvez citer l'Angleterre et les États-Unis pour d'autres choses, pour de grandes choses qu'ils font, qu'ils possèdent et que  nous n'avons pas ; mais nous avons sur l'Angleterre et les États-Unis cette supériorité de considérer que l'enseignement -- l'enseignement de l'enfance surtout, à quelque degré qu'il soit et de quelque nature qu'il soit, privé ou public -- n'est point matière d'industrie mais matière d’État, et que les intérêts intellectuels de l'enfance sont sous le contrôle et la surveillance de l’État.
Discours du 25 mai 1880
 Pour lui, au contraire
Les enfants ne sauraient être élevés contrairement aux convictions paternelles, ni même sans leur assistance. [...] Loin donc d'inviter les gouvernements actuels à organiser déjà l'éducation générale, il faut les exhorter à abandonner franchement les attributions oiseuses ou perturbatrices qu'ils conservent encore à ce sujet, surtout en France. J'ai ci-dessous indiqué la double exception que comporte cette maxime actuelle, pour l'instruction primaire et la haute instruction spéciale, qui doivent attirer de plus en plus une sage sollicitude publique, comme germes indispensables d'une vraie rénovation. A cela près, il importe beaucoup que le pouvoir temporel, central ou local, abdique son étrange suprématie didactique, en établissant la véritable liberté d'enseignement.
Système de politique positive, I, 181-2

Comment Comte concevait-t-il sa République « sociocratique » ?

Comte voyait dans l’affirmation de la souveraineté populaire -- qui n'était à ses yeux que le décalque métaphysique du théologique droit divin des rois -- une « mystification oppressive », . La seule souveraineté admissible à ses yeux était celle de l'intérêt commun de la société, d'où son adoption du vocable sociocratie.

Pour lui le peuple, tout comme les prêtres et les femmes, ne saurait prétendre à exercer le pouvoir temporel, qu'il faut laisser aux patriciens, mais seulement à le contrôler. Sa place est donc au sein du pouvoir spirituel et non du temporel. Ce qu'Alain résumait par cette formule : « Auguste Comte entendait la République comme une dictature des riches, tempérée par le droit de blâmer" (Propos, 2 juin 1913) -- voir citations sur le site Clotilde.

La sociocratie remise au goût du jour ?

De manière quelque peu surprenante, le terme sociocratie, est depuis quelques années remis en honneur par une école de pensée qui propose un nouveau mode de gestion des organisations qui serait à mi-chemin entre « autocratie » et « démocratie ».

Voir une petite présentation sur le blog de Michel Martin : La sociocratie pour réconcilier le je et le nous et réduire la surchauffe des égos.

Et voir comment le tout nouveau parti politique Nouvelle Donne entend s'inspirer de cette démarche :

mercredi 23 avril 2014

Comte désocculté (1) : sa vision de l'union européenne

Emmanuel Lazinier

Quel bonheur de pouvoir ouvrir une nouvelle rubrique où je ne vais plus me lamenter de l'ingratitude envers Comte (pour reprendre l'expression d'Alain), mais au contraire me féliciter de ce que Comte est (re)découvert ! (Et je suis assez optimiste pour être persuadé que cette rubrique ne va pas tarder à s'enrichir considérablement, contrairement à la rubrique "Comte occulté" dont je suis sûr qu'elle est vouée à un assèchement rapide !)

Richard Congreve (1818-1899)
Je doit l'ouverture de cette rubrique aux Cahiers philosophiques, dont le dernier numéro  (n° 137/2e trimestre 2014), consacré à l'Europe en question, publie un extrait de la première traduction en français d'un texte oublié écrit par l'un des plus fidèles disciples
d'Auguste Comte, l'anglais Richard Congreve. Ce texte, intitulé The West, a été publié en 1866 et constitue le premier chapitre d'un ouvrage collectif écrit par les positivistes anglais sous le titre International Policy: Essays on the Foreign Relations of England.
L'auteur de cette traduction (à laquelle j'ai eu l'honneur de collaborer) est Tonatiuh Useche Sandoval, jeune chercheur colombien qui a brillamment soutenu, le 13 décembre dernier devant l'université Paris I, une thèse de doctorat en philosophie intitulée L'Idée d'Occident chez Auguste Comte, et dont je reproduis le résumé :
 À la différence de la plupart de leurs contemporains qui, après 1848, focalisaient leur attention sur l’avènement politique des nationalités et le renouvellement des empires coloniaux, Comte et ses disciples les plus proches entreprenaient une reconstruction de l’occidentalité et dénonçaient l’idée selon laquelle le rôle de l’Occident était de civiliser le monde en le dominant.

Dès 1820, Comte s’est intéressé au problème de la réorganisation de l’Occident en dehors des références théologiques ou métaphysiques, et à l’extérieur du cadre forgé par les États modernes. La clef de cette réorganisation résidait dans l’établissement d’un nouveau pouvoir spirituel, dont la fonction principale consiste à instaurer un système d’éducation positive, commun à l’ensemble de la République occidentale. Sociologiquement défini, le terme d’Occident – que Comte estime plus précis que celui d’Europe –, désigne l’élite de l’humanité, c’est-à-dire la partie du genre humain la plus avancée dans la marche qui conduit tous les peuples vers l’âge adulte : l’état scientifique et industriel. L’originalité de Comte est d’avoir conçu cette élite comme un intermédiaire visant à établir une libre association universelle.

Tout en mettant en évidence les courants qui ont influencé Comte et tout en soulignant l’apport des disciples positivistes à la question, cette thèse dégage la singularité de la transition historique propre à l’Occident et étudie les propositions de la politique positive pour que la supériorité occidentale ne dégénère en une oppression uniformisante, mais soit le moteur d’une solidarité planétaire et d’un progrès sans révolution.
On ne peut qu’espérer que cette  thèse, qui comporte en annexe l'intégralité de la traduction de The West, sera rapidement publiée en librairie. En attendant, les francophones pourront prendre dès aujourd'hui connaissance de la traduction partielle publiée par les Cahiers philosophiques -- et les anglophones pourront évidemment se reporter à la version électronique du texte original insérée ci-dessus.
L’œuvre de Richard Congrève est assez vaste (voir l'e-bibliographie du positivisme), mais jusqu'à ce jour un seul de ses ouvrages avait eu l'honneur d'une traduction française : India (1857), véhémente protestation contre le colonialisme anglais, traduite en français dès 1858 avec une préface de Pierre Laffitte. J'insère ci-dessous les deux versions :

L'occultation de Comte, imputable à une « maladresse insigne » ?

Il est tout naturel que les chercheurs qui depuis quelques années (re)découvrent Comte s'interrogent sur le silence qui a été fait jusqu'ici autour de son œuvre, et cherchent à en trouver les raisons. Mais il est dommage que trop souvent, à mon sens, ils se réfugient derrière des explications simplistes. Tonatiuh Useche Sandoval n'échappe malheureusement pas à cette tentation lorsqu'il invoque dans sa présentation deux raisons qui à ses yeux expliqueraient pourquoi on s'est jusqu'ici « dispensé de tout examen de la politique positive » :  « [la] critique [par Comte] de la notion de droit et son éloge de la "dictature" ». A l'appui de ce dernier point il cite deux textes, que je trouve simplement consternants, de Claude Nicolet :
  • dans le premier, Nicolet affirme que Comte donnait au mot dictature son « acception antiquisante » de « pouvoir exceptionnel, limité dans les temps [...] ». C'est un contresens : Comte entendait par dictature un système politique ou le pouvoir exécutif n'est pas bridé par un contre-pouvoir de type parlementaire. Au sens de Comte, notre cinquième République, la République américaine sont des dictatures, au même titre que le régime de Louis XIV ou de Charles X ! Là où nous parlons volontiers de monarchie républicaine Comte parlerait de dictature républicaine pour bien marquer la différence à ses yeux fondamentale entre une souveraineté de type théologique et une souveraineté de type positif.
  • dans le deuxième texte, Nicolet considère qu'en donnant une nouvelle définition au mot dictature Comte aurait commis une « maladresse insigne qui prouve qu'on ne viole pas impunément l'acception des mots ». Bel exemple d'une conception linguistique naïve -- à verser au dossier de ce que l'on désigne maintenant de plus en plus par le terme anglo-saxon de folk-linguistics -- qui voudrait que les mots aient des acceptions inviolables ! Il est bien évident que tout théoricien a le droit, lorsqu'il crée un nouveau concept, soit de le désigner par un néologisme qu'il invente (comme Comte l'a fait avec la sociologie, l'altruisme, etc.), soit de le désigner par un mot du vocabulaire courant qu'il redéfinit (comme Comte l'a fait avec les mots positif, métaphysique, etc.). Lorsqu'un physicien parle de force, d'énergie, lorsqu'un biologiste parle d'évolution, de milieu, etc., ils donnent à ces termes des sens précis qui ne sont pas -- ou en tous cas n'étaient pas initialement -- équivalents avec leur acception courante, et personne n'y trouve à redire !
Pour illustrer ce dernier point, il est piquant de s'intéresser aux vicissitudes du mot altruisme. Le terme est créé par Comte avec le sens bien précis d'un mécanisme biologique inné. Il passe dans le vocabulaire courant en changeant de sens, devenant une vertu, sorte d'équivalent laïcisé de la charité chrétienne, et ce sens devient tellement prégnant qu’on le projette indûment sur Comte, censé n'avoir fait que rebaptiser une notion banale (d'où l'absence du terme dans un ouvrage sur le vocabulaire de Comte !). Et, dernier avatar du mot, les neurosciences modernes « violent » sans vergogne son acception populaire pour lui donner... son sens comtien initial !

Et entretemps le terme aura subi les derniers outrages de la part de l'idéologue russo-américaine Ayn Rand, chantre du capitalisme et de l'égoïsme, qui l'a redéfini comme une doctrine qui viserait à sacrifier l'individu à la société :
The irreducible primary of altruism, the basic absolute, is self-sacrifice—which means; self-immolation, self-abnegation, self-denial, self-destruction
(Philosophy: Who Needs It, 61 cité dans The Ayn Rand Lexicon, article altruism)
Rand et ses disciples n'ont pas hésité une seconde à attribuer à Auguste Comte -- qu'ils présentent comme un grand partisan du collectivisme ! -- l'origine d'un tel concept ! Voir par exemple Robert L. Campbell, « Altruism in Auguste Comte and Ayn Rand. Reply to Robert H. Bass, “Egoism versus Rights” », Journal of Ayn Rand Studies (vol. 7) -- voir aussi  sur le site Libertarianism.org, « Ayn Rand and Altruism », par George H. Smith qui croit pouvoir écrire :
however much critics may dismiss Rand’s attacks on altruism as unjustified, her treatment of altruism, as discussed and defended by the man [Comte] who originated the term and who defended altruism in more detail than any other philosopher, before or since, was remarkably on point.
alors qu'il ignore visiblement que l'altruisme « as discussed and defended by the man who originated the term » était de nature biologique !

lundi 14 avril 2014

Comte occulté (2) : son anticolonialisme


Emmanuel Lazinier

Vendredi dernier, Mona Ozouf présentait sur France Inter son dernier livre Jules Ferry, la liberté et la tradition (Gallimard). Titillée par  Patrick Cohen sur la politique coloniale menée par son héros, et sur ses célèbres affirmations quant à l'existence de « races inférieures » et de « races supérieures », elle s'est lancée dans une apologie qui surprend quelque peu :
[6:45] Il faut restituer le sens du mot inférieur et du mot supérieur. Inférieur et supérieur, dans l'esprit de Ferry, ça représente simplement des étapes dans l'évolution de l'humanité. L'humanité, pour lui comme pour presque tout les hommes du XIXe siècle processionne de l'ignorance au savoir, de la sauvagerie à la civilisation, en passant par l'étape de la barbarie qui est une étape intermédiaire. Donc la race inférieure n'est donc pas une race essentiellement inférieure...



Patrick Cohen lui rappelle que Ferry a quand même trouvé un opposant pour réfuter son discours : Clémenceau. Et notre grande historienne de répliquer :
[7:30] Après les drames de la colonisation après aussi tout ce que nous ont appris les ethnologues sur  l'égalité, l'égale dignité des cultures, nous prêtons une oreille beaucoup plus complice à Clémenceau qu'à Ferry, une oreille séduite..
A entendre Mona Ozouf "l'égale dignité des cultures" serait donc une notion tout à fait nouvelle, et le XIXe siècle, obsédé par une vision évolutionniste de l'histoire de l'Humanité, ne pouvait la concevoir.

Et pourtant un penseur dont à l'occasion Ferry s'est réclamé et qui n'était pas non plus étranger à Clémenceau, un penseur dont la vision de l'histoire de l'Humanité a été tout ce qu'il y a de plus évolutionniste, a bel et bien proclamé cette égale dignité des cultures, et condamné le colonialisme avec la dernière énergie : Auguste Comte ! Extraits caractéristiques :
 j'ose ici proclamer les voeux solennels que je forme, au nom des vrais positivistes, pour que les Arabes expulsent énergiquement les Français de l'Algérie, si ceux-ci ne savent pas la leur restituer dignement.
Catéchisme positiviste, 13e entretien
Il faut d'abord caractériser l'irrévocable avènement d'une politique pleinement pacifique par une digne restitution de l'Algérie aux Arabes. [...] L'accomplissement de cet acte de justice ne saurait d'ailleurs être aucunement entravé par des ménagements immérités envers une colonisation sans consistance, faible compensation de tant d'iniquités. Si les aventuriers sceptiques qui se trouveront ainsi livrés à la générosité musulmane avaient eu sérieusement l'intention de s'incorporer aux Arabes, ils auraient adopté l'islamisme, au lieu d'entretenir l'espoir, aussi stupide que coupable, de faire là prévaloir le catholicisme.
Système de politique positive, IV, 419-20.
Allez comprendre après cela que les Français aient pu baptiser une rue d'Alger boulevard Auguste Comte -- et que les Algériens aient tenu à la débaptiser après l’indépendance (elle est devenue boulevard  Nessira Nourredine) ! (Un village des Aurès, crée en 1912, aujourd'hui Baghaï, avait aussi reçu le nom d'Auguste Comte !)

Quant à la vision que Comte avait des races humaines, le passage suivant montre qu'il ne les classait pas en termes de supérieures ou inférieures, et envisageait calmement leur fusion finale :
La vraie théorie des races humaines, résulte, ma fille, de la conception de Blainville, qui représente ces différences comme des variétés dues au milieu, mais devenue fixes, même héréditairement [...]

En effet, il n'a pu se développer de différences essentielles et durables qu'envers la prépondérance relative des trois parties fondamentales de l'appareil cérébral, spéculative, active, et affective. Telles sont donc nos trois races nécessaires [blanche, jaune et noire], Dont chacune est supérieure aux deux autres, ou en intelligence ou en activité, ou en sentiment [...] Cette appréciation finale doit les détourner de tout dédain mutuel, et leur faire également comprendre l'efficacité de leur intime concours, pour achever de constituer le vrai Grand-Etre.

Quand nos travaux auront uniformément assaini la planète humaine, ces distinction organiques tendront à disparaître, en vertu même de leur source naturelle, et surtout par de dignes mariages.
Catéchisme positiviste
, 11e entretien
Depuis quelques années des historiens ont quant même commencé à s'intéresser à l'anticolonialisme et à l'antiracisme méconnus de Comte et de ses disciples. Voir le chapitre « L'Emprise du positivisme » (titre bien mal choisi à mon sens) que Stéphanie Couderc-Morandeau lui a consacré dans l'ouvrage Philosophie républicaine et colonialisme: Origines, contradictions et échecs (Paris, L'Harmattan, 2008) :

Voir aussi l'histoiren britannique Gregory Claeys, qui a étudié par le menu les campagnes anticolonialistes de disciples de Comte dans son livre Imperial Sceptics: British Critics of Empire, 1850-1920 (Cambridge, Cambridge University Press, 2010) :

mardi 1 avril 2014

Comte, joker philosophique ?

Emmanuel Lazinier

Vous souhaitez critiquer une thèse philosophique, ou plus modestement affirmer qu'elle est dépassée ? Attribuez-la à Auguste Comte, le penseur qui a eu tout faux ! Sécurité absolue : personne n'ira vérifier !

Dans un précédent billet, je m'en prenais à ceux qui cherchent à discréditer Auguste Comte en lui attribuant les pires travers.

Aujourd’hui, je voudrais élargir quelque peu l'analyse des augustes Contes, en parlant de ceux qui, sans chercher à ridiculiser ni à diaboliser Comte, sans même nier son importance, ne lui attribuent pas moins sans sourciller à peu près n'importe quoi.

Dernier exemple sur lequel je tombe : un livre publié par les très sérieuses presses de l'Université de Cambridge (UK) : Sacred and Secular: Religion and Politics Worldwide, (Cambridge, CUP, 2004). Que dit la quatrième de couverture ?


Comment les auteurs et l'éditeur de ce savant ouvrage peuvent-il croire ce qui précède compatible avec ceci ?


Une fois de plus, il y a de quoi être sidéré. On veut bien voir en Comte un seminal thinker, mais on n'a pas idée du titre de son principal traité !

Et ce phénomène ne date pas d'aujourd'hui. Je trouve une affirmation analogue dans un ouvrage de 1925, Science, religion and reality (New York, Macmillan), sous la plume de Joseph Needham :
There is so much even in the highest religion that seems archaic and obstructive, that some thinkers, like Comte in the last century and Croce at the present day, can make out a case for treating religion as half-baked philosophy, and predicting its disappearance. There are, however, no signs that this is likely to happen ; (p. 374)
A suivre...

jeudi 27 février 2014

La découverte de l'altruisme : ridiculisée hier, occultée aujourd'hui !


On a vu dans un précédent billet comment, jusque dans les années 1950, on pouvait se moquer de Comte « détectant un organe de la bienveillance dans chaque cerveau ».
Aujourd'hui ce genre de raillerie ridiculiserait son auteur beaucoup plus que sa cible. On a donc changé de tactique : Comte n'aurait pas formulé une théorie scientifique, mais seulement inventé un mot !
même si le mot « altruisme » a été inventé au XIXe par Auguste Comte, ce qu'il recouvre -- l'amour/don -- et sa relation directe avec le bonheur ont été mis en lumière par la plupart des sages, mystiques et philosophes.
Frédéric Lenoir, Du bonheur, un voyage philosophique (Fayard, 2013), p. 107
Dans le même ouvrage un chapitre entier est consacré au « cerveau des émotions »..., sans la moindre référence à Comte !
Même son de cloche dans l'ouvrage, par ailleurs remarquable, de Matthieu Ricard, Plaidoyer pour l'altruisme - La force de la bienveillance (NiL, 2013), p. 23 :
le terme « altruisme », dérivé du latin alter, « autre », fut utilisé pour la première fois au XIXe siècle par Auguste Comte, l'un des pères de la sociologie et le fondateur du positivisme. L'altruisme selon Comte suppose « l'élimination des désirs égoïstes et de l'égocentrisme,ainsi que l'accomplissement d'une vie consacrée au bien d'autrui »
Là encore, aucune référence à la théorie de l'altruisme inné. De surcroit la citation est apocryphe (vous pouvez le vérifier par vous-même en quelques secondes ici !).
(Elle a quand même le mérite de renvoyer au Système de politique positive -- sans indication de page, évidemment).
Mais il y a plus extraordinaire. Dans son livre  Le vocabulaire de Comte (Ellipse, 2002), mon amie Juliette Grange, la grande vulgarisatrice de Comte de ces dernières décennies, n'a pas jugé utile d'inclure le terme altruisme ! Quand on sait que Comte considérait la découverte de l'altruisme (dont modestement il attribuait la paternité à F.J. Gall) comme une révolution copernicienne, quand on sait que c'est cette découverte qui l'a conduit à concevoir la religion de l'Humanité, à ajouter la septième science de la morale naturaliste au sommet de sa classification, etc., on reste bouche bée !
Autre exemple, anglo-saxon cette fois : Lee Alan Dugatkin, The Altruism Equation. Seven scientists Search for the Origin of Goodness, Princeton University Press, 2006, où Auguste Comte n'est même pas mentionné !

samedi 22 février 2014

Comtes à dormir debout !

Emmanuel Lazinier

Comte souffre-douleur philosophique ?

Qui n'a pas connu, dans son enfance, ces pénibles scènes où toute une cour de récréation se ligue pour pourrir la vie d'un malheureux, choisi de préférence parmi ceux qui ne sont pas "comme tout le monde", et dont on peut supposer qu'ils ne sauront pas se défendre (et que nul ne prendra leur défense)... Il arrive que la vie de ces petites victimes devienne un tel enfer que le suicide leur paraîsse la seule porte de sortie, comme l'a vu dans un cas récent.

The Dominant Man, par 
Humphry Knipe & George  Maclay
(1972)
On aimerait croire ces phénomènes de défoulement collectif réservés au monde cruel de l'enfance. Et pourtant ils ont leur équivalent, toutes proportions gardées, dans le monde raffiné des intellectuels. Et les critères de sélection des victimes n'y sont pas différents : pas comme les autres, ne pourra pas se défendre, ne trouvera personne pour le défendre...

Il semblerait même que les intellectuels se délectent à cet exercice. Comme dans tout groupe social, humain ou animal, il se construit chez eux spontanément une échelle plus ou moins consciente de domination/soumission. Et rien n'est plus rassurant que de savoir, ou croire savoir, qu'on n'est pas en bas de l'échelle et qu'on n'y sera jamais parce qu'il existe des individus intrinsèquement inférieurs.

Il me paraît clair qu'un tel rôle a été implicitement assigné depuis quelques 150 ans à Auguste Comte. Comte, ou plutôt Conte, a été, est encore aujourd'hui, le penseur à qui l'on peut faire porter sans aucune vergogne tous les péchés du monde : un malade mental, un totalitaire assoiffé de domination qui a été le maître à penser de maint dictateur ; un style à vomir ; un piètre penseur qui a passé sa vie à se tromper...

Conséquemment, il n'est rien de stupide, de pervers, de grotesque qu'on ne puisse lui attribuer -- avec la certitude réconfortante que nul n'ira s'imposer la punition d'aller vérifier.

C'est ainsi qu'encore aujourd'hui on peut voir attribuer à Conte des délires aussi effarants que celui que j'ai relevé à la fin de mon précédent billet :


L'exemple est intéressant dans la mesure où il est fait allusion à un texte précis :
Je remarque d'emblée un détail révélateur : un épithète du texte incriminé a sauté : incomparable. Pourquoi ?

Je ne vois que deux hypothèses possibles :
  1. Wolf Lepenies n'a pas lu le texte original : il a travaillé de seconde main et l'épithète lui a échappé. C'est l'hypothèse la plus plus sympathique (celle  que Comte préconisait de toujours adopter) : WL serait un auteur négligent, qui ne vérifie pas ses sources.
  2. WL a lu le texte original, et il a sciemment retiré l'épithète pour que ça fasse plus vrai. Que Conte se prenne pour le fondateur de la République occidentale, c'est déjà assez fort. Qu'il se trouve en plus incomparable serait peut-être un peu dur à avaler pour le lecteur même crédule (on passerait de la mégalomanie au pur délire). Allez, on retire incomparable ! 
***
Bien évidemment, ce billet est un work in progress qui s'enrichira à mesure que de nouveaux exemples viendront s'ajouter. Je n'aurai malheureusement aucune peine à en trouver !

mercredi 19 février 2014

Le Système de politique positive... n'est plus inaccessible !

On rapporte qu'on peut lire parfois sur des manuscrits du Moyen-Age l'annotation suivante : Graecum est, non legitur. Les érudits de ce temps-là ayant perdu l'usage du grec, on conservait bien des ouvrages écrits dans cette langue, mais on ne les lisait plus.

Si on ne trouve pas la mention Auguste Comte est, non legitur sur les ouvrages du philosophe positif, il semblerait bien que cette maxime ait été consciemment ou inconsciemment pratiquée jusqu'à aujourd'hui, sous les prétextes les plus divers : auteur mineur, fou, dangereux, style épouvantable, etc.

De toutes façons il fallait pour le lire courir les bibliothèques universitaires, ou bien devenir copain avec un libraire d'occasion pour qu'il veuille bien vous prévenir si par hasard un exemplaire lui tombait entre les mains !

Le Web va-t-il enfin changer la donne ?

Cadeau : le tableau des fonctions du cerveau, où l'on voit surgir l'altruisme, tel qu'il devrait apparaître après la page 726 :

Retrouver le Système de politique positive sur les bibliothèques numériques du Web
Google Booksarchive.orgHathi TrustManuscrit sur Gallica
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La traduction anglaise et ses vertus

Google Books ne la propose plus. Rendons grâce à archive.org de nous l'avoir conservée :
Télécharger cette traduction (parmi d'autres de Comte) au format PDF

Cette traduction est intéressante à consulter pour les multiples sous-titres qui ont été ajoutés. Et elle peut à l'occasion éviter une interprétation incorrecte -- dans les (rares) cas où le texte de Comte est un peu cryptique. Sa consultation aurait pu éviter, par exemple, à Wolf Lepenies d'écrire une monumentale ânerie :
La modestie n'était pas le fort de Comte. [...] En 1854, il demanda qu'on abattît la colonne Vendôme pour ériger à sa place un monument dédié à sa gloire, celle de « fondateur de la République occidentale » (Les trois cultures : entre science et littérature, l'avènement de la sociologie, Paris, Les Editions de la MSH, 1990, p. 19)
WL connaît bien son auteur. Il sait que Comte était un fou délirant, qui pouvait à tout moment se déclarer l'incomparable fondateur de la République occidentale. Pour un peu il serait monté en personne en haut de la colonne, avec deux petites ailes dans le dos, histoire de faire la nique au génie de la Bastille !

Exercice. Le passage si finement interprété par WL se trouve à la p. 397 du t. IV (p. 345 de la traduction). Trouver celui qui se cache derrière l'« incomparable fondateur de la République occidentale » 

La maxime du jour. « Sur Comte on ne doit croire que Comte » (Alain)